MENU

Edito #3

Ces femmes qui changent la donne

21 septembre 2015 Commentaires (0) Vues: 1678 Article

Ma première Garde à vue – 1ere partie

Partout où votre serviteur ose passer, les soirs de bonne mine et de versement de salaire (c’est-à-dire en début de mois seulement), cette histoire que je rôde depuis bientôt trois ans a toujours fait un tabac dans les salons mondains comme dans les PMU mal famés ou je traine parfois mon cafard et mes rouflaquettes. De même que pour mon expérience hivernale à dormir dans la rue, je tiens à préciser que tous les détails narrés ici sont vrais, et ce malgré l’écriture prodigieuse et onirique qui ferait passer Verlaine pour un suceur de nœuds.

C’était en début d’hiver, un mardi soir. Il faisait déjà très froid dans l’Isère où je commençais mes études au sein d’une école prestigieuse. Mais ne vous y méprenez pas. La faute à mes souvenirs de plus en plus épars mais aussi au climat Rhône-Alpins, les évènements auraient aussi pu se dérouler en plein mois de juillet. En ces temps-là, j’étais encore un guilleret trublion qui n’avait de l’avenir aucun aperçu flamboyant ni inquiétant, qui ne vivait que pour son mentor artistique (que j’appellerai B. tout au long de cette histoire) ainsi que ses multiples happenings aussi faussement rebelles que réellement amusants. Avec B., nous faisions les 400 coups. Nous aimions jouer de la mauvaise musique dans la rue, s’intégrer à n’importe quel groupe étudiant pour se pavaner astucieusement devant les jeunes recrues féminines, nous organisions des soirées à thèmes avec drogue et tatouages à l’arrivée, ou des virées musicales en vélo où nous effrayions les vieux réacs en sautillant sur nos VTT (maintenant devenus de pauvres squelettes à hipster). Moi je suivais. Comme je suis souvent. Ne prenant pas la peine de réfléchir mais reportant tous mes espoirs sur l’autre, sûr de son aura et de ses gestes dont j’embrassais les moindres mouvements pour créer une bête sociale impressionnante à qui aucune classe, si aisée fut-elle, n’aurait pu résister. Je détestais me sentir à l’écart. Mais bref, je n’étais pas un leader non plus.

Ce mardi soir, mon mentor et moi-même mangions un bout sur la place Sainte Claire, chez Mr Burger (renommé depuis Mr Tacos, pour plus d’universalité sûrement, car le propriétaire n’a pas changé et vient toujours de Toulouse, dont il tire son fameux accent américain inimitable « les beurgueures bieng de chez nous »). Cas assez rare, nous n’avions pas pris de drogue, ni bu. Nous étions même fermement décidés à rentrer tôt dans nos demeures respectives pour suivre assidûment nos cours (lui débutait des études d’ingénieur dans l’environnement, et moi de sciences politiques). Mais ce mardi n’était pas non plus un jour comme les autres. En effet, à cette époque, l’Algérie connaissait ses premiers succès footballistiques contre l’Egypte, en coupe d’Afrique des Nations. La liesse précédait des débordements endémiques entre supporters ravis ou déçus dans les rues de Grenoble, et l’agitation (ténue au début de notre collation) s’est faite croissante jusqu’à susciter l’inquiétude dans nos propres rangs. B et moi n’étions guère habitués aux rixes urbaines, préférant titiller joyeusement les consciences proprettes plutôt que les cheveux crépus des délinquants de circonstance.

C’est donc d’un pas alerte et rapide que nous empruntons l’artère principale du centre Grenoblois : habilement nommée « Grande Rue ». Celle-ci, généralement assez usitée, impressionnait ce soir-là par sa désertification. Tout d’un coup, à mi-chemin, se dressa face à nous un mur mouvant de jeunes gens enthousiastes. Portés par la ferveur populaire, ces apprentis anarchistes faisaient entendre leurs voix en brisant tout sur leur passage avec une puissance destructrice forçant le respect. Mon collègue et moi-même, sensiblement du même âge mais répudiant le mainstream et les crampons (depuis, j’ai bien changé), n’écoutant que notre courage, nous jetons dans le bar le plus proche pour nous mettre à l’abri de cette exceptionnelle tempête spontanée et arabophone. Le patron du bar, un brave type votant sûrement FN, nous décrivait ce qu’il se passait à l’extérieur avec une voix d’outre-tombe, comme si l’apocalypse islamiste était en marche : « Ils viennent de briser une vitrine. Ils rentrent dedans ! ». Passant au péril de ma vie ma tête par une embrasure, j’assistais ébahi à cette démonstration de solidarité sportive teintée d’une certaine colère désœuvrée. La bande de 10 à 15 personnes rentrait maintenant, comme dans un nid de guêpes, dans le trou béant laissé au milieu de la vitrine d’un magasin de sport. Leurs revendications ne semblaient pas bien claires, mais leur amour pour le ballon rond ne laissait aucun doute aux vues des piles de T-shirt ou chaussures cloutées embarquées à la va-vite par ces braqueurs occasionnels. Emportés par la curiosité, B. et moi-même profitâmes d’une accalmie pour sortir constater fébrilement les dégâts. Quelques guêpes se faufilaient encore parmi les restes du magasin et s’enfuyaient d’un pas mal assuré vers un destin merdique sans pouvoir y faire quoi que ce soit. Posté en face de feue la vitrine, mon compère et moi ne bougions plus, impressionnés mais aussi tristes de n’avoir pas su profiter de tous ces débordements pour y imprimer durablement notre marque apolitique et purement formelle de petits cons avec ressources parentales.

L’espace d’un instant nous affichions le désœuvrement propre au manque de créativité qui nous prenait parfois. Un constat d’échec imaginatif face aux centaines de péripéties que nous aurions pu engendrer. Cela s’appelle « le calme avant la tempête ». Car, en une fraction de seconde, le visage de B. s’illumina. Le mien aussi, et cela sans concertation. Le ciel nous faisait signe d’un clin d’œil appuyé : à nos pieds, en pleine rue déserte, suite à une énième manifestation de la bêtise de groupe, avait roulé un mannequin de vitrine. Un mannequin somme toute assez banal, qui n’a de réelle importance matérielle et ludique qu’une fois sorti de son carcan mercantile. Une silhouette aussi maléable que décorative. B. le sentit bien et me demanda d’une voix fébrile « Est-ce que tu penses à la même chose que moi ? », ce à quoi j’acquiesçai parce que c’était vrai et parce que j’aimais lâcher prise à ses côtés, tout en donnant l’impression que l’idée venait aussi de moi. « Tu prends le haut, je prends le bas » dit-il d’une voix sure. Je m’exécutais dare-dare et me saisis d’un buste lourd dont la tête chauve semblait bizarrement sourire. Pour donner plus d’ampleur à notre geste, B. et moi faisions mine de nous enfuir en courant, celui-ci hurlant sur son passage « On a volé un mannequin ! Monsieur, on a volé un mannequin hahaha ! » d’un air hilare et magnifique. Le temps de prendre la rue parallèle, elle aussi déserte, je m’arrête pour attendre mon congénère qui avait ralenti. Celui-ci m’appelle à la rescousse : en effet, le bas du mannequin portait encore un jean délavé ainsi qu’une chaussure, ce qui, aux dires de B., devait être immédiatement enlevé « si jamais la maréchaussée venait à nous questionner ». Nous ne sommes pas des voleurs que Diable ! Juste des trublions ! Quand j’y repense maintenant, cette injonction ne faisait que confirmer la méconnaissance que nous avions du système judiciaire ainsi que le peu de crédit que nous accordions à notre avenir dans le crime organisé.

Je m’agenouille donc en face de la partie basse du mannequin dans une position équivoque, tentant désespérément d’enlever, comme pour un myopathe en plein porn-téléthon, le futal de la discorde ; quand la cavalerie arrive enfin. Représentée par trois paniers à salade derniers cri driftant avec fureur, ainsi qu’une voiture banalisée d’où sort un agent pare-balle crevant manifestement de chaud et d’excitation sous sa carapace kevlardée. Celui-ci, posté à 50 mètres en face de nous au bout d’une rue déserte, n’aperçoit malheureusement que deux jeunes cons, dont un en train de mimer une fellation sur un bas de mannequin monoprix. Me retournant bien vite, je suis pris du réflexe crétin de poser le mannequin sur un mur, comme si celui-ci ne m’avait jamais appartenu. B est tétanisé mais se met bien vite à éclater d’un rire sonore en se rendant compte de la drôlerie de la situation.

L’agent, lui, ne rigole pas et nous somme bien vite de le rejoindre joignant le geste à la parole dans une injonction ternaire à faire pâlir d’envie les plus grands chefs: « Toi ! Mannequin ! Tu viens ! ». N’opposant aucune résistance, mon compère et moi-même nous saisissons de notre butin à forme humaine et marchons tranquillement vers notre sentence. N’ayant jamais eu aucun intérêt pour la police et n’ayant jamais eu réellement à faire à eux (je considère qu’il est de mon devoir de citoyen d’être toujours plus intelligent et attentif, de manière à ne jamais se faire prendre par ce que mon père et Georges Brassens ont toujours considéré comme de fieffés connards, préférable « sous la forme de macchabé ») je me postais moi-même dans le cercle des égarés non dangereux qu’on relâche bien vite, faute d’intérêt et de violence, ne représentant aucune menace pour la société. Même si mon teint quelque peu basané m’a déjà mis du côté de ce que les flics voient actuellement comme leurs ennemis. Mon nom de famille Vendéen et ma carte à Sciences po m’ont toujours sauvé lors de contrôles routiniers (à la Gare par exemple), non sans fierté, d’ailleurs. Or, ici, ma situation changea. 1er assistant de B. lors du crime, j’avais acquis un statut particulier, celui du second. Et ce n’est pas rien second, pour un flic. J’allais l’apprendre à mes dépends…

Illustration: J.Bardaman

Share on FacebookShare on Google+Share on TumblrTweet about this on TwitterEmail this to someone

Tags:

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *