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Amérique Latine : L’axe du mal – Les héritiers...

29 juin 2016 Commentaires (2) Vues: 944 Article

Amérique Latine : L’axe du mal – Chavez et Bolivar

“Enfin quand l’Etat près de sa ruine ne subsiste plus que par une forme illusoire et vaine, que le lien social est rompu dans tous les coeurs, que le plus vil intérêt se pare effrontément du nom sacrée du bien public; alors la volonté générale devient muette, tous guidés par des motifs secrets n’opinent pas plus comme Citoyens que si l’Etat n’eût jamais existé, et l’on fait passer faussement sous le nom de Lois des décrets iniques qui n’ont pour but que l’intérêt particulier.”  Chapître I – Livre IV du Contrat Social – Jean-Jacques Rousseau

Alors que nous traversons sans nous retourner l’ère glaciale de l’information et de la communication 2.0 (dans laquelle les mots abondent et n’apprennent rien), une zone géographique semble faire les frais de notre mauvaise propagande plus que de coutume : il s’agit de l’Amérique latine. Une partie du sous-continent américain est depuis plus de 15 ans représentée et décrite avec virulence1 ou dédain par la majeure partie de nos médias libres. Un peu comme a pu l’être l’Europe du Sud dernièrement, l’Amérique latine a fièrement endossé le rôle d’Axe du Mal dans la lutte idéologique qui l’oppose à l’union sacrée des pays du grand capital (Etats-Unis et Europe en pôle position). Et la tête de proue de cette incarnation social-maléfique fut le Venezuela et son regretté président Hugo Chavez.

Ce dernier jouit aujourd’hui encore d’une puissante aura, tant dans le camp de ses admirateurs convaincus que dans celui de ses détracteurs les plus féroces. Chavez fut un personnage controversé mais aussi très influent, notamment sur les mouvements à tendance révolutionnaire qui sévissent un peu partout dans le monde à l’heure actuelle. Il semble donc important d’en apprendre un peu plus sur cette personnalité politique et les idées qui l’ont influencé dans sa lutte contre un capitalisme carnassier qui prend aujourd’hui les traits de l’ONU, du FMI, des USA, de l’UE et de tout un tas d’autres acronymes réjouissants.

Cela dit, une autre raison me pousse à penser que son importance est capitale dans la compréhension des mouvements idéologiques qui ont lieu aujourd’hui. Il s’agit du bilan politique, économique et social des mandats de Chavez et la perspective qu’il nous donne sur le recul social et sociétal obtenu au cours des ans par nos gouvernements successifs. Car si pour beaucoup, la virulence de nos médias à son égard est parvenue à masquer les accomplissements d’Hugo Chavez, peu de présidents ou leaders occidentaux peuvent se targuer d’avoir atteint de tels résultats : “Il a consacré plus de 42% du budget de l’Etat aux dépenses sociales, fait baisser de moitié le taux de mortalité infantile, éradiqué l’analphabétisme, quintuplé le nombre d’instituteurs dans les écoles publiques (…). En 2012, le Venezuela était le deuxième pays de la région, après Cuba mais devant l’Argentine, l’Uruguay et le Chili, pour le nombre d’étudiants dans l’enseignement supérieur (83%) et le cinquième à l’échelle mondiale, dépassant les Etats-Unis, le Japon, la Chine, le Royaume-Uni, la France et l’Espagne. Le gouvernement bolivarien a généralisé la santé et l’éducation gratuites, multiplié la construction de logements, augmenté le salaire minimum (le plus élevé d’Amérique latine), accordé des pensions de retraites à tous les travailleurs (y compris les informels) et aux personnes âgées, amélioré les infrastructures des hôpitaux, donné aux familles modestes des aliments meilleur marché que dans les supermarchés privés (…), limité la grande propriété rurale tout en favorisant la production du double de tonne de nourriture, formé techniquement des millions de travailleurs, réduit la pauvreté, diminué la dette extérieure, impulsé l’éco-socialisme…”2. Une comparaison rapide sur les mandats de nos derniers présidents devrait suffire à éveiller votre intérêt également, du moins je l’espère.

Vous allez me dire que le lien avec Simon Bolivar n’a toujours pas été établi, et j’ai envie de vous dire  “merci” de m’avoir tendu un belle perche. Car c’est là que Rousseau intervient. Si les mots de ce bon Jean-Jacques résonnent aujourd’hui plus que jamais tant nos Etats prétendument démocratiques semblent ne servir que “l’intérêt particulier” de quelques nantis qui n’ont cure de “la volonté générale”; ils furent également une inspiration majeure de la campagne de Simon Bolivar visant à libérer l’Amérique du Sud du joug de l’empire espagnol. De la même manière, Bolivar fut, à travers ses idées mais aussi de par ses erreurs et ses échecs, un repère historique et idéologique d’une importance cruciale au cheminement d’Hugo Chavez.

Un début de connection entre Chavez et Bolivar maintenant établi, l’intérêt pour nous autres européens du lien qui relie ces deux figures historiques ne semble toujours pas défini. C’est parce qu’il est légérement sous-jacent. Pour le saisir, il faut d’abord comprendre la réciprocité qui existe entre notre situation d’oppression économique et d’inégalités actuelle et les contextes historiques qui ont ouvert une brèche à travers laquelle se sont glissés Bolivar, Chavez et d’autres (comme nous le verrons dans l’article suivant). Outre ce parallèle, c’est également la tangente entre ces situations, la manière dont elles se rejoignent et diffèrent qu’il nous faut observer. Car si les choses semblent bouillonner doucement dans nos vertes contrées aujourd’hui, c’est aussi parce que la terre a tremblé ailleurs il y a quelques années, ébranlant ainsi l’équilibre illusoire sur lequel reposait l’hégémonie libérale internationnale. Le vent de changement qui semble s’abattre aujourd’hui en France et ailleurs dans le monde (il n’y a qu’à voir Podemos en Espagne, Syriza en Grèce, Bernie Sanders aux Etats-Unis, etc…) prend d’une certaine façon ses sources dans la manière plus que concrète que Chavez a eu de repousser l’envahisseur néo-libéral pour rendre un peu de pouvoir à son peuple. De la même manière, Bolivar et son action à l’encontre du colon espagnol sont une cause historique certaine de tout cela.

C’est donc bien sur ce lien, sur le flux historique de cette modeste nation sud-américaine qui semble découler jusqu’à nous aujourd’hui, sur ses ramifications et toutes les raisons qui l’ont amené à nous, que nous allons nous pencher ici. Car un retour sur le parcours des deux vénézuéliens apparait nécessaire pour mieux comprendre ce qui s’opère en Amérique du Sud depuis plus de 15 ans et qui semble déteindre désormais sur l’Europe, voire les Etats-Unis. Leurs deux révolutions, si elles s’appuient sur des éléments communs (comme le Contrat Social précédement cité) ont abouti à deux œuvres totalement différentes à des époques finalement assez éloignées qui nous renseignent sur les prémices de notre situation actuelle. Il semble primordial de comprendre comment Chavez s’est appuyé sur les bases laissées par Bolivar mais surtout comment il s’en est éloigné afin à notre tour d’en tirer des enseignements précieux. Et pour ce faire, rien de mieux pour commencer qu’un petit rappel historique.

Le Libertador

Simon Bolivar naît en 1783 de famille bourgeoise à Caracas dans une atmosphère mouvementée. Il fait son éducation auprès d’un intellectuel vénézuélien nommé Simon Rodriguez et profite de tous les écrits révolutionnaires en vogue dans les salons de l’époque. Que ce soit la révolution anglaise (1688), française (1789) mais également américaine (1776), le jeune Simon baigne effectivement dans une ère de changement qui va avoir une influence certaine sur sa destinée. Pour faire vite, Bolivar entre à l’armée à 14 ans, en ressort deux ans plus tard, part pour l’Europe, se marie, revient à Caracas, perd sa femme, cède une partie de sa fortune à ses frères et sœurs et repart pour l’Europe où il retrouve son précepteur, Simon Rodriguez. Ensemble ils assistent au triomphe de Napoléon Bonnaparte sur la France puis l’Italie et achèvent la formation idéologique du jeune Bolivar. Profondément affecté par les changements qui ont alors cours en Europe, le jeune Simon décide de prêter serment devant son précepteur et ami qu’il ne trouvera point de repos tant qu’il n’aura pas délivré “l’Amérique du joug de ses tyrans”3. Il refait ainsi surface au Venezuela début 1807 avec cette idée en tête et c’est un Bolivar nouveau qui débarque à Caracas.

A partir de là, Bolivar va orchestrer l’émancipation du Venezuela de l’empire espagnol. A la tête d’une armée révolutionnaire, il va tour à tour libérer son pays donc, mais aussi la Colombie, le Panama, l’Equateur, et le Pérou qui sera ensuite scindé en deux, donnant ainsi naissance à un nouvel état qui devait être l’utopie politique de Bolivar et porter son nom de Bolivie. A la suite de cela, il meurt en 1830, pauvre et dans l’indifférence générale tant son aura s’est épuisée avec le temps comme nous le verrons. Je passe donc pour le moment sur les nombreux échecs et victoires qui ont jallonés le parcours de celui qu’on a alors appelé le Libertador. L’histoire ne nous intéresse ici que pour mieux éclairer le présent et le cas Chavez.

Mais avant d’en venir à feu le président vénézuélien, il convient de retracer une ébauche de l’histoire vénézuélienne qui sépare nos deux hommes. Car si Bolivar a plus ou moins réussi son coup (on y reviendra donc) en boutant l’ennemi espagnol hors d’Amérique latine, il s’est ensuite opéré un glissement important puisque des années plus tard, à la fin du XXème siècle, ce sont les Etats-Unis qui sont en position de colonisateur d’une Amérique latine ravagée par l’industrialisation et un capitalisme carnassier.

ChavezetBolivar_PortraitBolivar2Pillage capitaliste et grandes entreprises

En effet, si Bolivar est parvenu à bouter l’envahisseur espagnol hors d’Amérique latine et à supprimer l’esclavage sur le continent, son éducation de riche propriétaire terrien et son admiration du modèle libéral américain ne lui ont pas permis d’empêcher toutes les dérives. En définitive, ce que Simon Bolivar a obtenu en émancipant l’Amérique du Sud du joug espagnol, c’est que les bourgeoisies locales et créoles n’aient plus à répondre à qui que ce soit concernant leur manière de faire des affaires. Pendant les décénies qui suivent la mort du Libertador en 1830, le boom orchestré par la révolution industrielle va ainsi avoir pour conséquence une reconquête de l’Amérique latine par les industriels européens mais pour différentes raisons cette fois. Les métaux recherchés ne sont plus précieux comme c’était le cas du temps de la colonisation, mais le procédé est quasiment identique : on se sert des populations locales comme main d’œuvre très (trop…) bon marché pour œuvrer dans les mines de cuivres, de fer ou autre, achetées très (trop…) bon marché à coup de corruptions massives aux gouvernements locaux. Une différence existe donc : les indigènes et les esclaves venus d’Afrique ont été reconnus comme des êtres humains libres, faisant partie de pays étant maintenant indépendants. Il s’agit désormais pour les industriels étrangers de se mettre les officiels de ces pays dans la poche ou même mieux, de les choisir pour obtenir toutes les ressources bon marché qui servent leur développement économique en Europe (pas en Amérique latine, faut pas déconner…). Rapidement, les firmes européennes laissent place aux firmes nord-américaines et au fur et à mesure les besoins changent. Du café, on passe au sucre, du cuivre et du fer on passe au pétrole. Ce qui nous amène au Venezuela qui en abonde. Les dictatures se succèdent, exonérant au passage les entreprises étrangères d’impôts, allant parfois même jusqu’à financer leur développement sur ces territoirs conquis sans que la moindre contrepartie ne soit réclamée, préservant le peuple de toute chance d’améliorer quelque peu son mode de vie.

Ainsi, dans les années 60, nous avons au Brésil un dictateur du nom de Castel Branco au pouvoir qui a eu l’amabilité de céder des gisements de fer à la Hanna Mining Co.; en Bolivie, le dictateur René Barrientos qui accorde la concession d’une mine de plomb, d’argent et de zinc à Philips Brothers et au Venezuela, ce sont les pétroliers de la Standard Oil de John D. Rockefeller et de la Gulf qui se partagent le pactole, bien épaulés par “la plus importante mission militaire nord-américaine en Amérique latine”4. Attardons-nous un instant sur le cas vénézuélien pour le bien de notre histoire afin de bien comprendre comment ce pays est devenu, avant l’élection de Chavez, l’un des plus pauvres et des plus violents du monde. Le fait que les corporations nord-américaines aient extrait “en un demi siècle une rente pétrolière si fabuleuse qu’elle dépasse, et du double, les subsides du Plan Marshall pour la reconstruction de l’Europe”5 nous aide à comprendre comment les Etats-Unis sont devenus si riches mais aussi et surtout comment l’Amérique du Sud est demeurée si pauvre.

Hugo Chavez

Dans les années 50, au moment où naît Hugo Chavez, le Venezuela est l’ôtage le plus affaibli des Etats-Unis et de ses cartels d’entreprises. Eduardo Galleano décrit le pays, à la chute du dictateur Marcos Perez Jiménez, en 1958, comme “un vaste puit de pétrole entouré de prisons et de chambres de torture” où l’on importe “tout des Etats-Unis : les automobiles et les réfrigérateurs, le lait condensé, les oeufs, les laitues, les lois et les décrets”6. Les gouvernements verreux vont ainsi se succéder, continuant de faire les affaires des grands groupes nord-américains et enfonçant le pays dans un cercle vicieux sans fin.

C’est dans cette atmosphère délétère que naît donc Hugo Chavez. Ses parents sont tous deux instituteurs. Une famille pauvre donc mais pas complètement miséreuse, qui vit dans la petite ville de Sabaneta, en plein cœur du Venezuela. Chavez va grandir tranquillement et être un très bon élève jusqu’à l’adolescence où sa passion pour le baseball le fait dévier du sentier d’études plus avancées. Son amour pour ce sport mais aussi un certain talent vont le pousser à vouloir devenir joueur professionel et pour y parvenir, Chavez intègre l’académie militaire, l’armée bolivarienne du Venezuela. Premier contact avec le Libertador mais aussi avec Caracas. Chavez commence donc à faire ses armes en pensant s’orienter vers le sport mais se découvre rapidement un intérêt très fort pour l’armée et ses structures. Une vocation est née. Il gravit les échelons, se marie en cours de route et se voit confier différentes missions et responsabilités.

Au cours de ces années, Chavez poursuit son apprentissage idéologique au gré de nombreuses lectures, de conversations avec ses amis et avec les gens qu’il rencontre dans l’armée ou en dehors. Il s’oriente très tôt vers le socialisme (alors interdit dans l’armée, nous sommes en pleine guerre froide et le Venezuela est sous contrôle yankee) et commence rapidement à créer des mouvements révolutionnaires secrets. Il mène donc un double jeu dans l’armée où il tente de progresser tout en recrutant et en sondant les jeunes recrues autour de lui afin de faire grossir les rangs de ces rassemblements clandestins. Plusieurs fois, le futur président vénézuélien est proche de se faire pincer par ses supérieurs mais Chavez est un homme brillant, qui couvre ses arrières et parle de mieux en mieux. Il grimpe les échelon de la hiérarchie militaire et se retrouve commandant à la fin des années 80. En parallèle, il fait des études de sciences politiques et continue de mener sa lutte révolutionnaire de l’intérieur avec son Mouvement Bolivarien Révolutionnaire 200 (MBR 200). C’est à ce moment là que tout bascule pour Hugo Chavez.

Début 1989, le Venezuela connait une de ses répressions les plus sanglantes depuis plus d’un siècle : le Caracazo. Au gré des nombreux gouvernements successifs, le pays s’est enfoncé dans une pauvreté qui semble sans fin. Un matin de février, une augmentation du prix des transports publics fait déborder le vase. Des “milliers de Vénézuéliens pauvres se révoltent à Caracas contre un programme néo-libéral de “thérapie de choc” imposé par le président social-démocrate Carlos Andrés Pérez. Quelques deux mille personnes sont tuées dans la répression”7. Tuées par l’armée donc. Chavez, malade ce jour là, ne prend pas part au massacre mais constate les dégâts. Au sein de l’armée, cet événement est un choc pour nombre de militaires. Nombreux sont ceux qui commencent sérieusement à douter de la politique du gouvernement en place. Chavez, qui prépare sa révolution depuis près de 20 ans y voit l’occasion d’agir. Inspiré par un mouvement similaire en Colombie, il planifie l’enlèvement du président vénézuélien, un coup d’état, dans le but de convoquer une assemblée constituante et de changer la constitution vénézuélienne afin que l’Etat serve plus l’intérêt général que l’intérêt privé. Les opérations sont lancées quelques années plus tard, en février 1992, mais échouent rapidement. Chavez est fait prisonnier. Il accepte d’annuler son coup afin d’éviter un bain de sang supplémentaire. Mais le mal est fait : Hugo Chavez est intervenu au cours de ces opérations sur tous les écrans de télévision vénézuéliens et il est devenu le symbole de la rébellion.

Il sort de prison deux ans plus tard, gracié par un gouvernement différent. En deux années, la cohue autour de lui ne s’est pas appaisée, loin de là, même si le gouvernement a changé et que le nouveau président en place tente de mettre Chavez dans sa poche en le réhabilitant. Ce dernier ne mord pas, quitte l’armée et commence à organiser sa campagne. Il sera élu président (de manière démocratique, est-il besoin de le préciser?) en 1998 dès le premier tour avec 56,2% des voix.

L’influence de Bolivar

A priori, si les événements s’enchaînent bel et bien, la manière dont Hugo Chavez s’est servi de l’histoire de Bolivar n’est toujours pas évidente. Ce qu’il est important de comprendre avant toute chose, c’est que le rôle historique de Bolivar dans l’indépendance du Venezuela a empêché les gouvernements qui ont succédé au Libertador de renier ce personnage symbolique au parcours révolutionnaire, ouvrant ainsi une porte aux idées de révolte prônées par Chavez tout au long de son ascension au sein de l’armée. C’est parce que l’armée vénézuélienne portait le nom de bolivarienne qu’il lui était difficile de faire taire un Chavez dont la volonté était de raviver le message et les valeurs révolutionnaires de Bolivar. Tout au long de son apprentissage, Chavez va tordre et faire sienne l’idée bolivarienne de révolte face à l’oppression (qu’elle soit de classe ou provienne d’une invasion étrangère). Mais ce n’est pas tout.

ChavezetBolivar_PortraitChavez2Une conception commune de justice sociale

À cette idée s’ajoute une conception commune aux deux hommes de justice sociale (qui nous ramène également à Rousseau). Bolivar est en avance sur son temps et clame très tôt que nulle race ne peut prédominer en Amérique latine, que c’est de “l’union des différents groupes raciaux que peut naître une nouvelle destinée”8. Il promet rapidement à son allié politique haïtien qu’une fois au pouvoir, lui, le fils de grand propriétaire terrien, il abolira l’esclavage. Pour le Libertador, c’est avec cette unité que le peuple américain pourra se libérer du joug de son oppresseur, idée qui a sans aucun doute influencé Chavez.

Car avant toute chose, c’est cette volonté d’affirmer la souveraineté des états sud-américains qui relie ces deux figures historiques. Les deux hommes ont lutté toute leur vie pour repousser l’envahisseur étranger, qu’il soit espagnol à l’époque de Bolivar ou nord-américain à celle de Chavez. Cette idée de souveraineté et d’indépendance se manifestera chez l’un comme chez l’autre dans leur détermination à créer une union sacrée entre les différents états d’Amérique latine, comprenant tous deux que ces pays ont plus de poids ensemble et qu’une culture commune les anime. Chavez et Bolivar avaient la volonté d’unir un continent tout en en affirmant les différentes identités culturelles.

L’union civico-militaire

Cela dit, cette volonté est censée se matérialiser, en définitive, par le soutien populaire justement mais pas seulement. Car si les deux vénézuéliens sont parvenus un temps à renverser l’ogre Goliath c’est grâce à une union sacrée entre le peuple et l’armée. Il faut dire qu’au début du XIXème siècle, la différence entre peuple et armée est bien moindre comparée aux armées de métiers auxquelles nous avons affaire de nos jours. Le soldat qu’on retrouvait en première ligne était aussi le paysan qui labourait son champs l’instant d’avant. Et cette différence a joué un rôle primordial dans la chute de Bolivar. En effet, au fil des campagnes plus ou moins kamikazes, le Libertador va commencer à perdre le soutien de ces hommes venus du peuple. Une fois l’envahisseur chassé, la plupart d’entre eux retournait naturellement aux champs et reprenait le cours de leur vie ce que Bolivar ne comprenait pas. Pour poursuivre ses campagnes, le Libertador a donc commencé à avoir recours à des armées de mercenaires ce qui lui a finalement vallu de perdre du terrain politiquement, économiquement (ces armées étaient voraces en tout point…) et idéologiquement, pour finir par perdre également le soutien populaire. La rancoeur et l’amertume du Libertador vis à vis du peuple restera d’ailleurs forte à la fin de sa vie : “Un mot encore, pour que tout soit clair. Mes raisons se ramènent à une seule, fondamentale : je n’espère pas que la patrie soit sauvée… Je crois que tout est perdu; Patrie, amis…” Il aura cette image terrible pour résumer son action : “celui qui sert une révolution laboure la mer”9.

Chavez retiendra la leçon. Très tôt dans son parcours, il prône l’union civico-militaire et agit dès qu’il le peut au sein de l’armée afin de recréer un lien social entre les populations et l’armée. Lors de sa tentative avortée de coup d’état militaire, il pense être appuyé par le peuple et annule ses opérations lorsqu’il réalise que ce n’est pas le cas. Si par la suite, c’est par la voie purement populaire et démocratique qu’il est élu, Chavez n’en reste pas moins un militaire fortement attaché aux valeurs de l’armée qui continuera de constituer un trait d’union vital entre ses forces armées et la population locale. Cette union sacrée portera d’ailleurs ses fruits lors du coup d’état tenté contre lui en 2002 appuyé par la CIA et la droite vénézuélienne. Les images prises à ce moment par des journalistes irlandais (là par hasard) montrent bien que c’est une partie de l’armée appuyée par les révoltes populaires qui vont déjouer ce coup d’état et éviter le pire.

Des différences marquées

Un début de schisme est donc perceptible dans ces deux approches de l’union civico-militaire. On voit bien que Chavez a bénéficié d’un contexte historique différent (avec les armées de métier donc) mais aussi qu’il a appris des échecs de Bolivar. Et ce que nous allons voir en définitive, c’est que l’influence du Libertador sur Chavez fut plus historique et symbolique que réellement idéologique. Car il est vrai qu’à y regarder de plus près, les différences entre les deux hommes sont nombreuses.

La première et la plus notable reste leur origine sociale : l’un naît riche propriétaire terrien dans la capitale, l’autre sans sous, au milieu de la pampa. Qui plus est, Chavez est un descendant de révolutionnaire aux origines diverses et aux caractéristiques physiques fortes. Son apparence physique synthétise des origines indiennes, européennes et africaines auxquelles son peuple peut se reconnaître là où Bolivar a lui le physique plus fin de la bourgeoisie créole du XIXème.

Des bases idéologiques incompatibles ?

Mais malgré des divergences sociales et physiques qui auront une importance particulière dans leur rapport au peuple comme nous le verrons, la vraie différence de taille se joue sur leur idéologie et sur les racines historiques de celle-ci. Bolivar intervient à un moment où l’idéologie révolutionnaire en vogue est celle de la révolution des Etats-Unis. Il prône des valeurs qui sont finalement proches du libéralisme, qui éclate alors sur le continent voisin. Au cours de ses campagnes, le Libertador demandera d’ailleurs à plusieurs reprises l’aide du voisin nord-américain, sans succès. Chavez n’en viendra à s’inspirer de certaines idées et stratégies de Bolivar qu’un peu plus tard dans sa vie. Sa première inspiration politico-historique est tout autre puisqu’il s’agit des idées d’un type de révolutionnaire totalement différent : Ezequiel Zamora. A la fin du XIXème siècle, Zamora est un des leaders d’une vindicte populaire à l’encontre de l’oligarchie vénézuélienne alors menée par le président José Antonio Paez, ancien fidèle de Bolivar. Zamora prônait une idéologie proche du socialisme et son action portait principalement sur la volonté de mettre en place une réforme agricole mettant fin aux systèmes de latifundi. Il semble donc qu’un fossé idéologique sépare le bourgeois libéral Bolivar du révolutionnaire socialiste Chavez. A tel point que Bolivar reste un symbole pour toutes sortes de formations politiques en Amérique latine, qu’elles soient de gauche ou de droite.

La place du peuple

De là découle certainement une différence majeure entre les deux hommes, celle de leur stratégie politique et de la place du peuple dans le mouvement révolutionnaire. Bolivar jouera à plusieurs reprises de son génie stratégique pour se voir décerner les pleins pouvoirs de dictateur (qu’il rendra toujours aux instances républicaines une fois son entreprise de libération achevée). Il a une vision et reste animé par une mission sacrée, mystique : celle de libérer l’Amérique, de lui donner son indépendance économique et politique. Il se persuade à plusieurs reprises que sa vision est la bonne et va user de son génie militaire et politique afin d’obtenir la victoire mais sa stratégie est frontale, tout entière consacrée à sa vision, à son objectif. Bolivar ne va pas cesser d’avancer, de percée en percée, n’ayant pas l’opportunité de stabiliser ses positions face à une opposition royaliste farouche. Il faut dire qu’il affronte énormément d’obstacles (le régime républicain est relativement nouveau, la difficulté de coordonner les efforts des caudillos sur l’ensemble du territoire, le manque d’alliance solide, etc…) et sa stratégie se justifie par l’omniprésence et la puissance de son adversaire sur le continent sud-américain. Bolivar a su profiter d’une opportunité historique (le trône d’Espagne est destabilisé par l’arrivée de Napoléon III en Europe et ne peut réagir assez vite à distance) mais la brèche est fine et il se voit obligé d’avancer continuellement afin de l’agrandir et de la stabiliser. Le revers de la médaille c’est que le peuple est plus vu comme un moyen, une force de frappe qu’une fin en lui-même. Par ailleurs, si le côté casse cou de sa stratégie (il va plusieurs fois aller au contact, inlassablement, au prix de nombreuses vies humaines) et son caractère intrépide séduisent dans un premier temps les peuples locaux, ils finissent toujours par amener ces derniers à tourner le dos au Libertador une fois leur territoire libéré, ce qui amène Bolivar à avoir recours aux coûteuses armées de mercenaires mentionnées plus haut. Sa stratégie va ainsi finir par se retourner contre lui et ruiner sa popularité dans les territoires libérés. Profitant de son omniprésence sur le champs de bataille, les détracteurs de Bolivar vont finalement avoir raison de lui et de son aura.

L’objectif final de la révolution

Ce qui nous amène au but de la révolution voulue par le Libertador. Car si nos deux hommes se sont battus pour se réapproprier la terre de leur pays, leur objectif définitif n’était pas tout à fait le même. Pour Bolivar, inspiré du modèle libéral américain, l’objectif sera de laisser la terre et ses revenus aux riches propriétaires terriens dont il est issu. Sa révolution est financée et appuyée par une partie de la bourgeoisie locale, qui s’oppose alors à l’autre partie de la bourgeoisie qui est elle royaliste. En dépit d’améliorations sociales majeures pour son époque (comme l’abolition de l’esclavage), et certainement d’une réelle intention de justice sociale pour tous, Bolivar ne parviendra pas à renverser l’ordre économique établi et tel n’est pas réellement son objectif de départ : “Ne pensant pas à modifier la structure sociale de son pays, malgré son intense patriotisme, Bolivar ne s’intéresse guère à l’économie, même sur le plan national. On pourrait lui faire grief de ce fait puisque c’est en quelque sorte lui qui fit de l’Amérique équinoxiale un fief économique anglo-saxon pendant la période immédiatement postérieure”10. Le Libertador cherche simplement à bouter le roi d’Espagne hors du continent pour pouvoir laisser à la bourgeoisie locale le loisir de gérer ses affaires comme elle l’entend.

On retrouve là les conséquences des différences de milieux social mais aussi d’époques entre les deux hommes puisque la volonté initiale de Chavez est d’apporter plus de justice aux plus démunis (dont il est issu) et de renverser les rapports de force en place au Venezuela à la fin du XXème siècle. Il bénéficie d’une base historique chargée de mouvements révolutionnaires en tout genre qui lui permet d’adopter une approche radicalement différente de celle de Simon Bolivar. Son but est d’obtenir le soutien indéfectible du peuple afin de lui rendre le pouvoir (ce qui ne fut jamais vraiment le cas pour Bolivar) et de repousser l’oppression néo-libérale. Cette volonté est ensuite matérialisée par son action politique, dans la manière dont Chavez a rendu au peuple une partie de son égémonie à travers les nationalisations des réserves pétrolières du pays, l’octroi au plus pauvres d’actes de propriétés terriennes accompagnés d’une aide financière à la construction de leur logement; mais aussi dans la manière dont il a disloqué les termes de “pouvoir” et de “gouvernement” 11 en faisant réécrire la constitution (donnant plus de pouvoirs aux communautés) et en faisant appel au référendum plus souvent que de coutume. Il semble donc bien que le chaînon manquant de l’histoire unissant les deux hommes, c’est Karl Marx et les révolutions populaires et socialistes qui ont suivi le règne de Bolivar.

Le symbole Bolivar

Ce qui nous amène à conclure en nous posant plusieurs questions. La première, c’est de savoir pourquoi Chavez a tenu tout au long de sa carrière politique à ramener Bolivar sur le devant de la scène puisqu’il semble évident que tout les opposait d’un point de vue idéologique? C’est bien sûr la valeur symbolique et unificatrice du Libertador que Chavez a tenté de s’approprier. Bolivar fut et reste encore un symbole de libération et de révolte employé par toutes les tranches de la population et pas seulement par les plus progressistes.

Mais en définitive, ce qui a sans doute le plus d’importance dans le parcours des deux vénézuéliens ne relève pas vraiment de leur volonté mais plutôt presque d’un hasard fortuit. On ne peut suffisamment souligner que les contextes historiques furent favorables aux deux hommes. Le contexte historique, politico-économique dans lequel Chavez arrive sur les devants de la scène nous est résumé par I. Ramonet sous la forme de trois caractéristiques fortes : “l’apogée du néolibéralisme, l’effondrement d’une conception autoritaire du socialisme d’État et la liquidation de l’Union soviétique”12. Ajoutés à cela, le Caracazo de 89 et la rébellion de 1992 et on a dans les mains un cocktail explosif qui aura raison des hommes politiques appuyés par le système en place. De la même manière, Bolivar entre en jeu à une période de crise totale au Venezuela du fait de la désignation d’un nouveau roi en Espagne par Napoléon III divisant le camps des royalistes vénézuéliens.

Ces deux questions finales nous renvoient à notre situation actuelle. La tension politique et sociale qui règne en ce moment (sur laquelle pèsent désormais des enjeux écologiques nouveaux) est digne des crises humaines qui ont vu naître Bolivar puis Chavez. Le contexte semble propice à se rappeler au bon souvenir du leader vénézuélien mort en 2013, à son bilan plus qu’honorable et aux échecs qu’il a lui aussi rencontrés (à lire notamment dans l’article qui paraîtra la semaine prochaine). La mise en perspective avec Bolivar aussi puisqu’elle nous permet de comprendre la manière dont passé et présent s’articulent. Ces époques mouvementées où l’ordre établi ne tenait qu’à un fil ne sont finalement pas si éloignées et les temps qui courent semblent vouloir nous rappeler cette évidence.

Illustration : J.Bardaman

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Références

  1. Médias et Venezuela : qui étouffe qui? – La Valise Diplomatique
  2. Hugo Chavez, Ma première vie, Conversation avec Ignacio Ramonet (Ignoacio Ramonet – Editions Galilée)
  3. Bolivar (Georges Tersen)
  4. Les veines ouvertes de l’Amérique latine (Eduardo Galeano – Pocket)
  5. Les veines ouvertes de l’Amérique latine (Eduardo Galeano – Pocket)
  6. Les veines ouvertes de l’Amérique latine (Eduardo Galeano – Pocket)
  7. Les veines ouvertes de l’Amérique latine (Eduardo Galeano – Pocket)
  8. Bolivar (Georges Tersen)
  9. Bolivar (Georges Tersen)
  10. Bolivar (Georges Tersen)
  11. Gouvernements populaires en Amérique Latine “fin de cycle” – Venezuela infos
  12. Hugo Chavez, Ma première vie, Conversation avec Ignacio Ramonet (Ignoacio Ramonet – Editions Galilée)

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2 Commentaires - Amérique Latine : L’axe du mal – Chavez et Bolivar

  1. Polymathe dit :

    Pardon mais je n’ai jamais autant lu de conneries à la seconde. En 2016-2017, en ce début du XXe siècle, il serait temps de laisser tomber le journaleux-historique pour céder la place à l’Histoire et à l’Anthropologie. Un minimum d’élégance d’esprit pour éviter ces perversions pédophiliques. Beurk !

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