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La vie cachée des politiques – Episode 2 :...

Reportage photo : Exilați

2 mai 2017 Commentaires (0) Vues: 243 Article

Batman contre Supermarx

Notre société manque cruellement de perspective. Il n’y a qu’à observer les millions d’adolescents post-puberts et plus proches de la quarantaine que de la vingtaine qui se regardent le nombril en mode selfie et tentent de partager leur vision hors du commun sur les réseaux sociaux. Blague à part, parvenir à prendre de la distance sur notre présent et sur nous-même est un processus intellectuel plus complexe qu’il n’y paraît et je peux le prouver. Il suffit de prendre pour exemple quelque phénomène commercial et, bien malgré nous, culturel de ces derniers temps pour comprendre que notre endoctrinement cérébro-spinal est plus grave qu’on ne le supputait. Tenez, pour les besoins de cet article, et parce qu’on a déjà fait le dessin, prenons ce classique instantané du cinéma américain qu’est cette adaptation remarquable de bon goût : Batman contre Superman. Peu ou pas se sont offusqués de la morale et du message politique et philosophique que véhiculent les deux héros de la mythologie nord-américaine moderne. Tout au plus se scandalise-t-on d’une trop grande abondance de produits divertissants en provenance du pays de George W. Bush dans le paysage culturel français cependant bien défendu par les efforts conséquents de Frank Dubosc et de Danny Boon. Encore que, même ces critiques nationalistes aient perdu un peu d’ampleur ces derniers temps. Si nous avons vu précédemment en quoi l’intellectuel nous permet de prendre ce pas de recul sur notre présent, il est amusant d’observer à quel point le divertissement le plus anodin et a priori le plus insignifiant d’un point de vue idéologique est en fait totalement orienté. Revenons donc à l’exemple des deux héros de la mythologie nord-américaine moderne et tentons d’analyser en quoi leur opposition est significative pour nous.

Le film a réalisé un carton au box office (près de 863 millions de dollars de recettes dans le monde) en dépit d’une critique presse très mitigée (27% d’opinions positives sur Rotten Tomatoes). Il faut dire que les derniers succès cinématographiques de Batman ont fait des émules et nous expliquent sans doute le fait que personne ou presque ne semble avoir réellement pris la mesure idéologique de ces personnages qui nous influencent désormais depuis notre plus tendre enfance (le premier film de Superman remonte à 1978 et le premier Batman à 1989 et je ne parle pas des comics ou autres séries animées). Preuve s’il en est que notre conditionnement ne nous pousse pas réellement à l’autocritique… car Batman et Superman sont des salauds, et je peux le prouver ! Les deux personnages sont si bien ancrés dans la culture contemporaine occidentale que personne ne s’est réellement amusé à comprendre les raisons de leur succès, ni même si ses répercutions étaient réellement souhaitables. Mais le plus étonnant dans tout cela, c’est la portée des messages politiques et idéologiques véhiculés par les deux héros qui peut surprendre.

Batman

Commençons par le cas de l’homme chauve-souris. Si Batman a tout du héros moderne que tout le monde admire (il est un humain sans pouvoir particulier auquel tout le monde peut s’identifier, il a recours à des gadgets, il fait du karaté, il est beau et riche, légèrement torturé par le meurtre de ses parents qui justifie sa quête morale), c’est parce qu’inconsciemment, ou du fait de notre conditionnement, nous ne sommes pas armés à faire une petite analyse socio-démographique et à nous poser quelques questions simples, mécanismes d’auto-défense idéologiques face à un symbole de notre culture pop vieux de 78 ans. Réfléchissons donc un instant et commençons par nous demander à qui s’attaque notre héros. Lorsqu’on observe les ennemis bigarrés de l’homme chauve-souris, on constate une récurrence dans le type de crimes opérés par ces vils faquins : meurtre, vol, vente de drogue ou d’armes… nous avons là affaire à des délinquants de premier ordre, du type de figure emblématique des années 30 ou 40 (de l’époque où les gangsters étaient de véritables stars dans une Amérique dévastée par la crise économique de 29). C’est sans doute parce que le héros créé par Bob Kane fait sa première apparition dans un comic datant justement de 1939.

Ces figures emblématiques de la délinquance n’ont cependant plus trop de sens dans le monde d’aujourd’hui. C’est pourquoi dans ses interprétations du comic, le réalisateur/scénariste Christopher Nolan a légèrement revu cette orientation criminelle et y a ajouté un brin de terrorisme pour faire plus vrai, plus actuel, m’voyez ? Seulement, à y regarder de plus près, nos terroristes en herbes restent, en définitive, de grands délinquants tant leurs actions semblent dépourvues d’idéologie marquante (Liam Neeson souhaite contrôler Gotham et le monde sans bien préciser quel est son objectif, le Joker souhaite instaurer le chaos par pure défiance de l’ordre, sans autre but que celui-ci, et je dois bien avouer que j’ai oublié les motivations de Bane tant ce film était nul…). Batman intervient donc pour contrecarrer les plans de ces méchants, protéger les biens d’autrui et préserver l’ordre moral établi (le krypto-marxien que tu es commence sans doute à voir où je veux en venir mais sois patient, et tends la main aux camarades non-marxistes).

On peut donc d’ores et déjà soulever un point important : à une époque où le monde a été plus souvent ravagé par les dérives d’un système bancaire hors de contrôle (ce qui était déjà le cas lors de la parution du premier opus de Batman en 39 donc !), les ennemis de l’homme chauve-souris ne portent pas de cravate, ne travaillent pas chez Goldman & Sachs et ne sont pas traders. Pire, il semblerait que Bruce Wayne, l’homme sous le masque, soit lui aussi milliardaire…

Mais ce n’est pas tout : lorsqu’on s’attarde maintenant à observer les méthodes de Batman et leur portée idéologique, tout nous pousse à penser que notre héros est en réalité une belle ordure… En effet, l’homme chauve-souris, à travers son costume de carnaval sado-masochiste, incarne un symbole ultime d’intimidation et se permet d’oublier la loi et la manière dont elle doit éventuellement s’appliquer à lui. Son uniforme, son masque et surtout sa légitimité sociale le poussent à penser naturellement qu’il peut enfreindre ces lois sans problème particulier. Il s’appuie pour cela sur un code éthique et moral qui lui appartient et qu’il n’a partagé avec personne ou presque (son acoquinement avec le chef de la police est lui aussi suspect mais passons pour le moment). Un type de comportement qui rappelle étrangement là encore les dérives des élites capitalistes, et particulièrement des golden boys de Wall Street, Londres, Paris, Francfort et tant d’autres…

On voit bien là que, pour agir, notre héros s’appuie sur une hypocrisie dans laquelle il fonce tête baissée et nous entraîne avec lui. Il place sa quête éthico-morale au dessus de ces lois ce qui a pour effet de le persuader et de nous convaincre qu’il fait cela pour le bien de tous. Car la raison pour laquelle Batman reste un symbole de bien luttant contre le mal réside en réalité dans un “mensonge bienveillant” savamment construit par l’homme chauve-souris et ses comparses. Ceci est particulièrement marquant dans The Dark Knight. On s’aperçoit en effet que Batman et ses alliés s’appuient tous tour à tour sur le mensonge (le masque cachant la vraie identité de Batman, la fausse mort du commissaire Gordon, Harvey Dent qui se fait passer pour Batman puis Batman se faisant passer pour un méchant à la fin) tandis qu’ils font face au Joker qui est à peu près le seul à livrer un semblant de vérité brute, ce qui embête bien nos gentils héros. Ceux-ci supportent tous l’idée que la vérité est trop lourde pour le commun des mortels et que c’est cela qui pousse quelques membres d’une élite à en inventer une plus facile à avaler et à vivre pour le peuple. C’est là l’essence même du mensonge bienveillant qui fait que dans notre esprit de spectateur, conscient de cette vérité, Batman et ses amis restent les héros de l’histoire en dépit du fait qu’ils cumulent tous, sur le plan moral et éthique, un bon lot de casseroles bien pourries.

Car la conclusion que l’on en tire, c’est bien que Batman est là pour protéger la société bien qu’il ne soit jamais réellement dit que c’est là son intention. En effet, il est plutôt question d’instaurer la justice dans une ville corrompue. Mais une justice qui est toute personnelle comme on l’a vu (la finance de marché ne semble pas poser problème à notre héros, ni la vente d’armes puisqu’elle figure aux actifs de sa société). Cette justice se traduit en définitive par la volonté de l’homme chauve-souris de préserver l’ordre social. Car Batman peut également être perçu comme un mécanisme de surveillance (cet aspect est d’ailleurs souligné par Nolan dans son Dark Knight encore une fois) qui veille à ce que la société fasse montre d’un certain self-contrôle. Cette surveillance rappelle étrangement le Panoptique de Bentham développé dans les prisons du XIXème et analysé par Foucault dans Surveiller et Punir (Batman voit tout mais personne ne le voit). Batman constitue un système de surveillance qui maintient la société dans le rang en utilisant la peur afin de réduire l’activité criminelle mais pas les illégalismes de droit (évasion fiscale, blanchiment d’argent, etc…). Car en définitive, on a bien affaire à un golden boy ultra capitaliste masqué qui va défier les lois afin de préserver un ordre social qui répond à ses principes personnels d’éthique et de morale. Batman agit donc en tant qu’agent normalisateur et disciplinaire selon des principes moraux qu’il a fixé de son côté et qui prévalent aux lois qui régissent la société dans laquelle il évolue. Batman est donc bien une grosse merde.

Dans son opposition avec Superman, c’est bien ce qui semble prévaloir. La question qui nous est posée un bref instant, dans l’affrontement botoxé de ces deux héros, c’est bien de savoir si l’un d’entre eux est un salaud. Batman est alors mis en danger par une autre figure d’autorité et de justice, un autre symbole qui est capable d’effriter le mensonge bienveillant que Batman s’est acharné à construire. Puisque Superman possède des caractéristiques qui en font finalement un candidat bien plus légitime que Batman (autoproclamé) au rôle de protecteur civil.

Superman

La symbolique entourant le mythe de l’homme de fer est là encore surprenante. On y retrouve notamment des connotations bibliques très fortes. Mais si, réfléchissez un instant : Superman vient d’une autre planète peuplée de demi-dieux. Cette planète est détruite et lui, héritier d’un des leaders de ce monde, en réchappe et arrive sur Terre un peu miraculeusement. Il est recueilli bébé venu du ciel et élevé par un couple de fermier du Kansas. Il découvre rapidement qu’il est différent des autres, qu’il possède des pouvoirs qui pourraient faire de lui une sorte de dieu du Terre. Il s’évertue ensuite à accomplir des miracles servant une cause morale et éthique un peu obscure là encore. On a là toutes les caractéristiques d’un personnage aux allures christiques. Même son surnom de Superman (Sur Homme) rappelle étrangement de concept nietzschéen, le côté “Dieu est mort” en moins, bien entendu…

On comprend donc ce qui ennuie Batman dans tout ce qui entoure l’homme de fer. Superman, figure christique de la culture pop, non humaine, n’entre pas dans la norme que l’homme chauve-souris tente d’imposer. Les règles ne s’appliquent pas à lui. D’un autre côté, Superman a tout de l’élu en ce qu’il est différent et plus fort que les autres et peut adopter un point de vue externe dans la mesure où il n’est pas originaire de notre planète. Il choisit lui aussi d’user de la force pour un bien moral auto-défini, donc on a là encore une norme moralisatrice qui repose entièrement sur l’appréciation subjective du super héro ce qui pousse Batman (qui répond exactement aux mêmes mécanismes) à l’affronter, de peur que cette subjectivité morale ne repose pas sur des critères d’appréciation satisfaisant ses propres normes morales subjectives. Oui, ce film est très con mais je vous avais prévenu… Un aspect intéressant ressort là encore : Superman est un sauveur bienveillant dont on n’est jamais trop sûr des intentions.

Dans cette opposition, on a donc une figure christique qui s’oppose à un milliardaire libéral qui choisit de porter un masque pour faire régner sa loi. J’aimerais m’éloigner un instant de l’aspect religieux de cette opposition (étant donné que la religion chrétienne (entre autres…) a très bien su s’accommoder et marcher main dans la main avec le capitalisme débridé qu’on connait aujourd’hui) et me concentrer sur le côté idéologique de cette mythologie moderne. En dehors de cet aspect christique donc, l’idéologie de Superman demeure un peu floue. Il ressort cependant de ce personnage un élément intéressant : face à lui, tous les hommes sont égaux et se valent dans leur médiocrité (ce qui n’est pas le cas pour Batman, socialement plus élevé, qui s’en prend aux délinquants de la rue mais pas aux golden boys de la finance). Superman est là pour leur tendre la main et les faire évoluer. Si on pousse un peu le bouchon (je vous le concède), on a là les prémisses d’une réflexion progressiste (teintée de traditionalisme chrétien cela dit…). Donc, dans le cadre de l’affrontement, et si l’on s’attache à exposer et contrer la symbolique libérale d’un personnage comme Batman, il nous faut pousser plus loin et chercher un symbole de progressisme idéologiquement plus poussé et abouti qu’un Superman un peu fade tout compte fait. L’opposant ultime de Bruce Wayne ne peut donc pas être Superman mais bien Supermarx. Car qui mieux que Karl Marx pour symboliser l’extrême opposé dans cette lutte idéologique. Par ailleurs, en dehors de l’effet comique clairement recherché ici, l’analogie n’est pas si dénuée de sens et j’aimerais que vous lui donniez une chance. A l’instar de l’homme de fer, Marx fut et demeure une figure messianique dans la lutte contre l’idéologie capitaliste. Et tout comme lui, l’intellectuel allemand a vu sa portée idéologique le dépasser largement. Il représente donc le seul adversaire valable sur le plan des idées à un Batman libéral prêt à en découdre. Par ailleurs, lorsqu’on étudie le traitement réservé à Marx de son temps et de nos jours, on retrouve un schéma similaire à la diabolisation entamée par Batman à l’encontre de Superman.

Supermarx

Dans cette opposition symbolique d’un ordre nouveau, ce qu’il est donc intéressant d’observer, c’est cette portée messianique du héros Marx tant dans le camp de ses adversaires que dans celui de ses partisans. Car si de nos jours on ne se pose guère la question de savoir si un personnage aussi omniprésent que Batman dans la culture et les divertissements mondiaux a une portée idéologique, la coutume veut qu’on monte plus facilement au créneau quand il s’agit de parler de ce bon vieux Karl et de ses idées. Il est amusant de constater dans un premier temps que la portée symbolique de Marx (ou plutôt de son alter ego messianique donc : Supermarx) est due à l’appropriation de son message et de ses idées par des gens d’une nature et d’une honnêteté douteuse. Pour faire court, si Marx est si souvent placé au même rang que Lénine et Staline, c’est plus parce que ceux-ci se sont appuyés sur ses théories et les ont détournées que parce que Marx proposait quoi que ce soit qui ressemble en définitive à ce que fut l’URSS. Les idées de l’intellectuel allemand et des termes comme “communisme” ont perpétuellement été détournés à des fins peu avouables à la fois par l’URSS qui se dit communiste-marxiste afin que le peuple opprimé ne se révolte pas et demeure dans l’illusion d’appartenir à un vrai régime communiste ; mais aussi par le “monde libre” qui s’est servi de l’URSS comme d’un épouvantail dont le but était de convaincre le peuple que le communisme n’était rien d’autre qu’une dictature (on en revient au mensonge bienveillant donc).

Cela dit, la rengaine haineuse proférée par les libéraux à l’encontre du marxisme n’a pas empêché les partisans du héros barbu de s’enflammer carrément eux aussi. Nul doute qu’on a tous autour de nous, un marxiste forcené qui ne jure que par Karlito et sa sainte bible : le Capital. Cela dit, ceux-ci sombrent dans un absolutisme fort embêtant pour l’entourage de la personne en question mais aussi pour les principes portés par Marx lui-même. Car le marxisme à viré à l’idéologie religieuse bien malgré son messie. Être un partisan de Marx constitue déjà un paradoxe. C’est l’essence même du Supermarx (ou Übermarx, Nietsche n’a qu’à bien se tenir). Karlos Marxos se battait contre l’idéologie qu’il définit comme un empire d’idées préconçues et irrationnelles que l’on prend pour évidentes, et qui justifie un ordre du monde, au service des dominants. Or le proto-marxiste que tu es vénères certainement Marx au point que son message a viré à l’idéologie, non-dominante certes, mais qui participe à la lutte sempiternelle et stérile de deux idéologies qui, dans le fond, se valent plus ou moins puisqu’elles ne sont par définition que des idéologies. On en revient donc à ce vrai-faux combat spectaculaire opposant Batman et Superman / Supermarx dont l’issue n’a finalement pas d’importance puisqu’elle ne remet fondamentalement rien en cause. L’erreur des partisans du Supermarx est d’oublier l’essence même du message porté par leur sauveur, cette méthodologie implacable et cette esprit critique qu’ils oublient parfois d’appliquer à Marx lui-même.

Que faut-il retenir de cette analyse dépassant l’entendement (hein ?) qui, je dois bien l’avouer me laisse moi aussi perplexe ? Eh bien tout d’abord, que son but était de pousser à la réflexion sur des choses acceptées bien trop facilement quand elle devraient être au moins examinées. Qu’on le veuille ou non, l’idéologie est partout et s’il semble ne pas y en avoir, c’est que c’est l’idéologie dominante qui est exprimée et vue à travers son propre prisme, créant ainsi une sensation de transparence fluide dont les conséquences sont déplorables pour la pensée critique. Ce que nous montre ce divertissement cinématographique dépourvu de sens artistique, c’est que l’affrontement qu’on nous met sous les yeux, la lutte qu’on veut bien nous montrer n’est souvent qu’une ruse servant à cacher un autre combat ô combien plus important et dont les enjeux sont autrement plus décisifs qu’un divertissement “inoffensif”. A bon entendeur…

Illustration : J.Bardaman

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