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Edito #5

Amérique Latine : L’axe du mal – Chavez et...

22 juin 2016 Commentaires (0) Vues: 815 Article

Os Mutantes, la canibal revolução

Pour bien se convaincre d’apprendre le portugais, le plus simple reste encore de se voir dispenser une brève leçon d’anthropophagie électrique.

C’est dans une atmosphère de plomb que les sympathiques déconneurs d’Os Mutantes s’émancipent. Grâce à Brother Sam, le Brésil est depuis 64 une dictature militaire à l’anti-communisme convaincu dont la passion répressive s’illustre par la promulgation d’actes institutionnels. Ainsi, l’Ato Institutionnaliste Numero Cinco de décembre 68 suspend l’habeas Corpus et instaure la censure. C’est à cette époque qu’Os Mutantes se lie avec Caetano Veloso et Gilberto Gil, les têtes de gondole fondatrices du Tropicalia, égayant de leurs sourires demeurés les prestations télévisées des deux idoles à l’instinct contestataire. Mais si le duo de bouclés subit le poids martial d’une politique culturelle à l’éclectisme relatif (emprisonnement puis exil forcé à Chelsea), le trio d’Os Mutantes, grimé d’habits de kermesse pour enfants défoncés, jugé puéril et irrécupérable, apparaît suffisamment inoffensif aux yeux des bidasses pour ne pas se faire cogner. Dans le Tropicalia, mouvement culturel labellisé en hommage à l’installation de l’artiste Helio Oticica, il ne s’agit pas simplement, dans un élan révolutionnaire post-ado mal emmanché, de dresser le majeur qui sent au nez de ses aïeux. Ce mouvement typiquement brésilien recycle le concept typiquement brésilien de l’anthropophagie culturelle, développé dans les twenties par Oswald de Andrade (Caetano Veloso: “Le tropicalisme est  un néo-anthropophagisme“). Il définit l’identité culturelle brésilienne au-delà des régionalismes, non par le simple rejet de “l’envahisseur”, mais par une assimilation progressive, rituelle, une dévoration symbolique et méthodique des influences extérieures, notamment européennes. Pour cela, Oswald prône un retour aux racines de l’âme brésilienne (les Tupis), à l’innocence pré-coloniale, afin que chacun détermine, instinctivement, les bienfaits de chaque culture, pour n’en becter que les morceaux de choix. Par sa jeunesse (le trio a moins de 60 ans), Os Mutantes incarne cette innocence retrouvée qui a les crocs.

Ils naissent au sein d’une famille, la tribu des frères Dias Baptista, à São Paulo, dans le quartier de Pompéia, au nord-ouest, à 8 km du centre. Clarisse Leite, pianiste et compositrice et César Dias Baptista, ténor et poète, conçurent en effet trois garçons aux faces de hamsters joviaux: Claudio, Arnaldo et Sérgio. Nommés ainsi en référence au roman post-apocalyptique de Stefan Wul (O Imperios dos Mutantes, La Mort Vivante, 1958) dans lequel une créature avale et assimile toute vie humaine, les Mutants mangent de tout, à la fois: de la pop, du fado, du baroque, du funk, de la bossa, de l’opéra, du psychédélisme, du râga, du samba, du minimalisme, du jazz, du progressif, entre autres. Ces influences sont les aliments de base de leur voracité juvénile qu’ils dégustent aveuglément, qu’ils usent comme des jouets, des poupées joyeusement sacrifiées par leur sophistication puérile, comme le détaillent les Cannibalismes listés en fin d’article, car je suis une sacrée pine en html.

Alors que Frank Zappa apparaissait jusqu’ici comme le seul capable de brouter joyeusement tous les styles de sa magistrale barbichette, la découverte tardive de l’aisance des trois mutants déstabilise notre certitude d’outrecuidant occidental. Car au-delà du gobage sous influence, pratique devenue la norme depuis qu’Internet est disquaire, c’est la singularité de leur digestion, leur façon si personnelle de déglutir, qui rend l’improbable révolution de leurs quatre albums magiques évidente, en quatre ans.

Cette magie est d’abord celle d’un couple, Arnaldo et Rita. Arnaldo est le cerveau, bassiste et organiste du groupe. Il chante, également. Sa défenestration ratée de 1982 modifiera considérablement son comportement. Rita Lee Jones, c’est la fille à face de lune qui se déguise en mariée enceinte de 10 mois. Elle chante, joue de la flûte, des percussions, du thérémine et de l’autoharpe. Après la rencontre des trois frères Dias en 64 (elle a fait partie de leurs groupes Six Sided Rockers, O’Seis, O Kojunto, Os Bruzos), elle fait régulièrement l’amour avec Arnaldo. On peut donc la considérer comme leur soeur. Leur passion évidente explose à chaque syllabe, qu’elle soit nasale, spasmodique, suave ou hystérique, elle exprime leur plaisir de bientôt convoler (hiver 71). Cette alchimie façonne une matière vivante d’un nouveau type, bien plus que de simples Good Vibrations. Une efficacité pop mêlée à un constant foutage de gueule qui rend ces clowns tellement crédibles dans le portunol du messianique El Justiciero ou la raconte du crooner raté de Benvinda. Inondé de joie, le groupe profite de l’exaltation du couple pour commencer à voyager chez les vieux continentaux, découvrant début 69 leurs premières cigarettes sans tabac à Paris, jouant sous acide durant 30 jours consécutifs à l’Olympia à l’automne 70 avant d’installer leur communauté à Cantareira, comme un Laurel Canyon pauliste.

C’est dans ce contexte idyllique qu’ils s’autorisent toutes les expérimentations sonores. Cris stridents, effets au bord de la rupture, collages au sécateur, cuivres improbables, voix trafiquées et balance épileptique sont autant de bidouilles faites maison qui, bien que répandues, sont magnifiées par la majesté du fer à souder du grand frère Claudio et de la baguette du vieux Rogério Duprat, l’arrangeur à moustache éphémère élève de Stockhausen en même temps que Zappa, paraît-il. Claudio César, doyen geek, astronome amateur et luthier électronique, indique à ses frères la voie à suivre en fondant les Thunders, groupe embryonnaire des Mutantes. Pour tromper les contraintes d’importation, il élabore dès 66 la mythique guitare Regulus (puis la guitare d’Ouro). Armée d’un potard à chaque corde, elle permet d’isoler la saturation de chacune d’entre elles, évitant ainsi de tomber dans le piège de la bouillasse des harmoniques que les maniaques ne supportent plus. Ce perfectionnisme confine au mysticisme quand l’on sait qu’est rivetée au dos de la caisse de résonance une plaque dorée sur laquelle est gravée une malédiction menaçant des pires sévices celui qui tenterait de s’en accaparer sans l’assentiment de son propriétaire. Claudio est également le créateur de la jouissive pédale fuzz de Sérgio, guitariste dont la virtuosité ne l’empêche pas de chanter. Alimentée par un moteur de machine à coudre, cette pédale de saturation, emblème des acides sixties, permet au petit frère Sérgio de contrôler la vitesse du son de son mocassin à franges. Cet effet barbare au grain inédit arrose de ses giclées la plupart des partitions du trio, qu’il s’agisse de torturer A Minha Menina du suave Jorge Ben par un gimmick de feignasse définitif ou de perturber de sa bave malsaine Nao Va Se Perder Por Ai. Conscient que ce véhicule symbole de la révolution rock ne fait pas tout, Claudio abreuve le trio de sa boulimie de transistors, permettant la recherche collective des sons inédits. Dans le malaise lumineux de Dia 36 ou l’allégresse déprimante d’Ave Lucifer, c’est l’inédite wooh-wooh pédale (wah-wah inversée) qui pousse la guitare d’Ouro à béger. Pour Desculpe Babe, c’est Sérgio qui chante dans un tuyau relié à une boîte de Benco munie d’un haut-parleur nain, simplement afin d’obtenir des finales subtilement réverbérées. Le réflexe bricolage de ces enfants virtuoses est tel qu’ils parviennent à recréer le splendide Baby de Caetano, soit en le cramant d’un bend de Sérgio au bord du coma, soit en le dénudant totalement, réchauffé par la simple tiédeur du palais de Rita la douce. Des trouvailles incroyables qui, par la grâce des doigts arachnéens du puceau Sérgio, enluminent les sons mutants, comme dans ce solo de slide minimaliste de Lady, Lady à la langueur pleine de tension.

Os Mutantes - Poppers MagMais à travers cette vitrine rayonnante, on devine déjà les troubles qui rongeront bientôt les aliens. Le timbre de plus en plus désabusé, la diction parfois hésitante, Arnaldo semble perdre pied, peu à peu, préférant sucer le buvard plutôt que bisouter Rita. Car celle-ci sait combien les Mutantes ne résisteront pas à leur divorce de l’hiver 72, laissant dans le studio un enfant torturé trop vieux pour dormir encore avec son doudou. Le dépit d’Arnaldo deviendra évident lors de ses efforts pré-suicidaires (Singing Alone), aussi optimistes qu’un ongle nécrosé coincé entre les touches de l’harmonium de Nico. Ce sera le jour de l’anniversaire de Rita, sans doute pour mieux la faire chier, qu’Arnaldo tentera de faire le mur de l’asile où sa daronne l’avait collé. Une défenestration ratée, un peu comme celle de Robert Wyatt, mais à jeun, par désespoir, et sans réel espoir de renaissance.

Quand elle devient obsessionnelle, l’anthropophagie se mue en autophagie. Le prédateur devient alors sa propre proie. Tout dépend donc de l’appétit, de l’acide ou de l’héro, du Poppers ou un suppo. Malgré les efforts de la rythmique de Dinho et Liminha pour élargir leur beat, le professionnalisme ronflant menace les Mutants dès leur cinquième album. Inexorablement, le trio mixte se mue en quartet mâle pour glisser sans retenue dans un projet sans contenu, au moment où Rita quitte le groupe (puis Arnaldo) pour entamer une carrière mainstream. Les survivants en profitent pour s’échouer sur le caillou progressif de Yes, de manière tellement fidèle qu’ils en deviennent un instant touchants (Voce Sabe), mais finalement navrants, une fois Arnaldo parti (Tudo Foi Feito Pelo Sol et Ao Vivo). Témoin du chaos, Claudio découvre le combi de tournée rempli de matos en train de brûler, tandis que les quatre connauds admirent, béâts, la danse ensorcelante des flammes léchant leurs outils. Il se barre à Rio pour entreprendre la rédaction d’une oeuvre littéraire que l’on peut difficilement qualifier de limpide et laisse les restants se démerder avec le service contentieux de Kiloutou.

La lourdeur des seventies nécessitera une digestion tridécennale douloureuse, que seuls de rares aventuriers du colon tenteront de soigner, en exhumant petit à petit Os Mutantes, dissous en définitive en 78. C’est Pat Fear, le fondateur de White Flag et de Tater Totz, qui apparaît comme l’initiateur du revival mutant. Via son compagnon Pat Smear, guitariste live de Nirvana sur leur tournée gynécologique In Utero, le son des Mutantes atteindra les oreilles de Kurt qui ne parviendra pas à convaincre Arnaldo d’assurer leur première partie brésilienne. Sans doute Arnaldo n’a-t-il pas supporté la reprise de Bat Macumba par Tater Totz qui, amputant le texte pourtant accessible, réduit à néant la dimension post-lettriste du message initial. La réelle consécration viendra en définitive de David Byrne, le fossoyeur à succès de Shuggie Otis et d’innombrables grooves exotiques, qui, six mois après la réédition des trois premiers albums par le label Omplatten, sortira en 99 la compilation Everything Is Possible sur Luaka Bop.

Ce n’est finalement qu’en 2006, à l’occasion d’une exposition sur le Tropicalia lancée au musée d’art contemporain de Chicago puis reprise au Barbican Center de Londres (où tout le monde était persuadé d’y croiser les faces des Dias alors qu’ils n’étaient pas conviés; mais vu l’ampleur de la rumeur, ils l’ont fait quand même) qu’Os Mutantes se reforme, sans Rita. Si peu d’informations existent sur sa supposée avarice, Sérgio, après le rapide abandon d’Arnaldo, devient le seul doyen à bord, responsable du plombage de deux albums de trop (Haih Or Amotocedor, 2009 et Fool Metal Jack, 2013), alors même que pendant ce temps, les descendants de Fumaça Preta préparent la relève, puta merda ! Après que Rita eut proposé une reformation dans les nineties, elle conspue le revival de 2006, considérant qu’elle ne se voyait pas collaborer avec un tas de grabataires simplement pour leur financer l’achat du stock de sondes et de couches nécessaires à leur confort urinaire. Les garçons lui ont élégamment répondu qu’en acceptant de les rejoindre, elle aurait pu régler ses factures de Botox sans même éclater son PEL.

Mais cette déprimante fatalité ne doit pas nous inciter à reproduire les extrémités parasuicidaires d’Arnaldo. Car en plus des exploits cannibales de leur oeuvre mutante, la fratrie Dias a su faire découvrir un continent magique où, par delà l’Atlantique, Gal Costa, Lo Borges, Som Imaginario, Almendra ou Secos & Molhados et plus encore s’accouplent pour l’éternité.


CANNIBALISMES

Beatlismes

  • De Revolver à Abbey Road, Os Mutantes désosse les restes des quatre losers de Liverpool. Si Senhor F (Os Mutantes, 1968) apparaît comme un habile montage du Sergent Poivre en portugais, Panis et Circenses, reprenant le final de Magical Mystery Tour et le rondo de trompettes de Penny Lane, dépasse le simple collage festif en créant une orgie polyphonique au groove crescendo que les Beatles n’ont jamais réussi à atteindre. Le parallèle devient même gênant si l’on compare les violons sucrés du mielleux Paul de She’s Leaving Home à la berceuse cajoleuse de la lovely Rita, qui caresse de son indifférente délectation le ventre accordé de l’autoharpe lovée dans son cou (Fuga n°II, Mutantes, 1969). Et quand Os Mutantes recycle en un éclair l’arpège d’Octopus’s Garden, c’est pour reprendre là où Abbey Road s’est arrêté (Virginia, Jardim Elétrico, 1971). Ce n’est pas pour gloser trois plombes sur la trace des reliques de Because ou d’I Want You (She’s So Heavy) dans la partition de Tecnicolor (Jardim Elétrico). Ce serait aussi mesquin que de feindre de découvrir la réminiscence des bridges d’Hey Jude dans Balada do Louco (Mutantes E Seus Cometas No Pais Do Baurets, 1972), tout ça pour le simple plaisir de taper le nom de l’album sans faute de frappes. Dans Dia 36 et Ave Lucifer, la voix d’Arnaldo est trafiquée par la cabine Leslie faite maison, Tomorrow Never Knows.

Zombisme

  • La morsure cannibale des Zombies ( l’intro de Time Of The Season) dans Ando Meio Desligado, A Divinia Comédia ou Ando Meio Desligado, 1970.

Zappismes

  • Le doo-wop de Freak Out!, 1966 dans Hey Boy, A Divinia Comédia ou Ando Meio Desligado, 1970.
  • La déconne vocale permanente, cousine des outrances des chippendales zappaïens (Ray Collins, Flo & Eddie).

Psychédélismes

  • Au même moment où Skip Spence (Oar, 1969) brûle ses derniers neurones, Arnaldo psalmodie d’un bégaiement dépressif ses Qualquer Bobagem (Mutantes, 1969) dans une emphase désabusée, montrant combien il en a rien à branler d’être à donf.
  • Le riff d’I’m Gonna Booglarize You Baby (Captain Beefheart & the Magic Band, The Spotlight Kid, 1972) dans Rolling Stones, AeoZ, 1973.

Funkismes

  • Le groove cramé du Dance To the Music de Sly Stone, dopé dans Top Top (Jardim Elétrico, 1971).
  • Le breakbeat stérile de Dune Buggy (Mutantes E Seus Cometas No Pais Do Baurets, 1972), le véhicule fétiche de Sérgio dont les roues motrices s’enlisent à partir de cette année dans la glaise.

Progressivismes

  • Les copier/coller à peine croyables des indigestions addictives de Yes (bande-son gastrique par excellence) dans l’album AeoZ (enregistré en 1973 mais publié en 1992). La basse tout le temps, en particulier le trémolo dans Hey Joe et AeoZ, les choeurs et la guitare volubile du final d’ AeoZ, les choeurs de Voce Sabe, enfin quasi-partout.
  • La douce dinguerie pataphysique de Daevid Allen (Radio Gnome Invisible, Flying Teapot, 1972) anticipée dans Quem Tem Medo De Brincar De Amor, A Divinia Comédia ou Ando Meio Desligado, 1970).

Bordelismes

  • Ils savent également tirer les leçons des pires turpitudes de l’humanité dans le jam Meu Refrigerador Nao Funciona (A Divinia Comédia ou Ando Meio Desligado, 1970); manifeste plaintif de Rita Yoko Joplin contre l’obsolescence programmée, qui dénonce l’hypocrisie des climato-sceptiques en réveillant les fantômes de Broadway (Feeling Good, The Roar Of The Greasepaint-The Smell Of The Crowd, 1965 via Nina Simone) par les hululements de Screaming Jay Hawkins (I Put A Spell On You, The Crazy World Of Arthur Brown, 1968).

MUTANTOGRAPHIE

Fotos

Videos – Live

Articles – Interviews

 

Illustration: Kit Layfield (@kitlayfield)

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