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Batman contre Supermarx

10 mai 2017 Commentaires (0) Vues: 354 Article

Reportage photo : Exilați

Je suis entré pour la première fois dans ce lieu de vie par hasard, ayant reçu un sms d’une collègue demandant de l’aide pour remettre en état une pièce du squat servant de lieu de cours pour enfants et adultes mais aussi de salle de « cantine » tous les mardis. J’avais entendu parler de cette cantine, moyen hebdomadaire de financer les dépenses communes du squat par la préparation d’un repas fait de récup’ et vendu à prix libre à des sympathisants, habitants du quartier etc, mais je n’y avais jamais mis les pieds.

Je suis donc rentré dans ce squat, que j’appellerai ici lieu de vie, une après-midi de mars. Ayant été le seul à avoir répondu à la demande d’aide reçue par sms, après avoir attendu quelques temps devant la porte, quelques enfants jouant dehors m’ont invité à entrer, ma connaissance de la langue roumaine ayant facilité le dialogue. En l’espace d’une après-midi, j’ai ainsi rencontré un grand nombre d’habitants, majoritairement Rroms (Roumains et Albanais) mais aussi Africains (Sénégalais, Mauritaniens) et pris quelques portraits à leur demande.

Une fois rentré chez moi, les pellicules développées et les négatifs scannés, il m’a paru nécessaire de documenter, ou du moins de commencer un petit travail photographique sur ce lieu de vie et ses habitants, mais il fallait pouvoir retranscrire le quotidien en n’étant pas intrusif tout en essayant de se faire oublier pour ne pas prendre que des photos posées. Ainsi, pendant trois mois, j’ai pris le temps de partager cafés, vin, moments, et discussions avec les habitants environ quatre fois par semaines, parfois quelques heures, parfois des journées entières, avec ou sans appareils.

Stefan fût le premier à m’adresser la parole et à me raconter quelques histoires, son parcours. Veuf, ses allers-retours incessants entre la Roumanie et la France, accompagné de sa seconde femme et du fils de cette dernière, sont caractéristiques des migrations de cette population. Une migration forcée, temporaire mais récurrente : une migration pendulaire1. Pour la plupart sédentaires dans leurs pays d’origines, les Rroms sont forcés à l’exil de par la difficulté à survivre dans ces pays pratiquant une discrimination ethnique institutionnalisée et connaissant un racisme grandissant (voir les récents pogroms en Ukraine). Passer quelque temps dans un pays comme la France permet d’économiser un peu d’argent, issu de la mendicité ou de certains travaux pour les plus chanceux, argent qui servira à retourner dans leurs pays retrouver leurs familles avec de quoi survivre quelques mois de plus.

Cependant, Stefan m’a plusieurs fois confié que ce que lui et sa femme mendiaient suffisait à peine à subvenir à leurs besoins ici en France, et le rêve de quelques centaines d’euros à ramener pour les fêtes de fin d’année semblait s’amenuiser chaque semaine un peu plus.

Les enfants

Difficile de décrire la vie de ces enfants dans ce genre de lieu tant il y aurait à dire. Le manque d’identité, culturelle ou nationale, m’a cependant marqué : déchirés entre leur pays que bien souvent ils ne connaissent pas, ou très peu, et un ou des pays d’accueil forcé où tout est plus difficile. Les expulsions répétées, récurrentes empêchent souvent une scolarisation pérenne et les parents abandonnent parfois face à la lourdeur administrative et à l’inutilité de démarches coûteuses en temps qui n’aboutiront souvent pas2.

Même ceux scolarisés doivent faire face à deux mondes totalement opposés : l’école et leur lieu de vie, leurs camarades de classe et leurs collègues d’infortune, une âme d’enfant recouverte d’une maturité et de responsabilités d’adultes. Sous les airs souvent endurcis et malgré un contact pas toujours aisé, particulièrement avec les adolescents, les discussions menaient souvent vers leur condition et leur avenir, qu’ils rêvent bien meilleur que celui qu’ont eu leurs parents. Les propos sont optimistes mais les regards en disent parfois beaucoup.

Loin d’être seulement un dortoir, ce lieu de vie, et c’est pourquoi il vaut mieux l’appeler ainsi, était aussi un endroit où les habitants recréent un peu leurs “chez eux”. Des chambres sont créées avec du contreplaqué ou de la tôle, et aménagées ; les espaces communs transformés en cuisine ou en salon, parfois en salle de foot. Lieu de vie également car entretenu par ses habitants malgré la difficulté à gérer les poubelles puisque les services de la mairie refusent de les récupérer.

Lieu de vie également pour les moments de partage inattendues entre les habitants, comme lors du soir du match de l’Euro Roumanie-Albanie ; les Rroms roumains et albanais d’habitude bien ségrégués (les premiers vivant à l’étage, les seconds au rdc majoritairement) et entretenant une méfiance mutuelle, si ce n’est un peu de haine, ont regardé le match ensemble dans le salon d’une famille roumaine, captant la télévision…roumaine

Depuis quelques années, un grand nombre de Rroms adhère à des églises évangéliques pentecôtistes. En langue roumaine, on les nomme les Pocaiti (les repentis). Ainsi, les fêtes religieuses sont célébrées au sein du lieu de vie et donnent lieu à des moments chaleureux, avec au menu des plats traditionnels des Balkans.

Un an plus tard…

C’est donc une après-midi de mars que je me suis retrouvé là, dans un de ces non-lieux de nos villes, dans ce qu’on appelle un squat mais que je préfère appeler un lieu de vie. Guidé par des enfants y vivant rencontrés auparavant, j’y entrais par hasard avec un appareil autour du cou. Au-delà de la méfiance que suscitait cet appareil, il m’a permis d’engager des conversations, de faire connaissance, la méfiance de cette boîte noire créant de la curiosité. Je suis alors revenu presque chaque jour pendant trois mois, pour ne plus seulement incarner cet objet mais pour tenter de saisir ces moments de vie, ces moments de calme et d’effusion sans autre « projet » ou « vision photographique » que d’en témoigner. Sans préconçu, sans répondre à une idée globale du squat ou de ceux qui s’y trouvent. Cette série s’est alors construite d’elle-même, à rebours : les photos, les situations d’une journée, m’orientant naturellement vers celles du lendemain. Une idée habite cependant cette série. Etranger dans cette marge, même si je réussissais à faire oublier l’outil photographique, c’est à moi, à mon regard, que certains « moments de vie » restaient imperceptibles, « hors champ » pour prendre un terme photographique. Je souhaitais découvrir ce qu’il y avait en marge de ce que je pouvais saisir et c’est ce désir qui a guidé mon errance à travers ce garage réinvesti en lieu de vie. Ce hors champ s’incarnait par exemple dans les moments d’intimité qui m’étaient bien souvent inaccessibles à moins d’y être convié, mais ma présence bouleversait alors la situation, prolongeant par là même ce hors champ. Je ne pourrais également pas déterminer nettement ce qui a rassemblé ces gens, enfants, adolescents ou adultes. Leur passé respectif me restait « hors champ ». Seul le fait de partager la langue de certains m’a amené à reconstituer une partie du mystère de chacun à travers des conversations, parfois des confessions, des moments qu’eux s’octroyaient avec moi, le gars étranger à cette affaire. Il fallait parfois se raconter le hasard ou le chemin qui nous avait permis la rencontre. Je crois donc que quelque chose s’articule dans cette série autour de ce « hors champ » qui j’espère transparaît parfois dans un regard, dans un moment d’intimité volé, dans une attitude ou un reflet, malgré le paradoxe que créait ma présence. Si ceci est perceptible, tout n’aura pas disparu dans l’incendie de la nuit du 4 Juillet 2016.

Photos : Hervé Bossy

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Références

  1. Terme utilisé par Nicolas Hans Martin lors de la projection du film documentaire Romeo & Cristina projeté début Septembre 2016 au Gyptis. Voir également, sur cette migration pendulaire, le travail du photographe Suisse Yves Leresche.
  2. Voir le combat de plusieurs mois mené par les Rroms de Montreuil et Liliana Hristache l’année dernière.

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