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Pourquoi CAN est-il le plus grand groupe de tous...

James Booker – Le Maharajah du Bayou

10 novembre 2014 Commentaires (0) Vues: 2241 Article

Le Triotski

“Au fond du cœur de tous les “hommes”, se joue une tragédie de cinq seconde en vers”, écrivait Genet. L’histoire du Triotski est de celles-là. Une femme, deux hommes, une cocue que la postérité dénigre ouvertement. N’est-ce pas là, au fond, la tragédie humaine la plus vue, revue et décrite de tous et de tous les temps? Pourtant, nous nous retrouvons inlassablement happés par cette pièce en 3 actes. La scène se tient au Mexique, en 1937. Et vous allez me dire “qu’est-ce qu’on fout au Mexique à une époque pareille?”. Madame Trotski se pose exactement la même question. D’autant que c’est elle la cocue dénigrée de l’histoire. Les autres protagonistes sont deux des plus grands artistes révolutionnaires de leur temps, Diego Rivera et Frida Kahlo, ainsi qu’une figure politique et historique majeure : Léon Trotski, alors en cavale, chassé par l’un des plus grands tyrans moustachu de tous les temps.

Diego-RiveraActe I

L’action démarre un peu avant l’arrivée de Trotski sur les terres zapatistes. Les deux peintres mexicains vivent une relation fusionnelle et sanguine. Tout les unit: leur art, leur passion pour les plaisirs charnels et des idéaux politiques portés par le communisme. Une chose les oppose cependant: leur âge. 21 ans les séparent et la jeune Frida est bien sûr aveuglée par l’aura que dégage Rivera, peintre connu et reconnu au Mexique à cette époque. En effet, l’ogre muraliste est une anomalie, voire une hérésie pour son temps. Il est un artiste communiste, athée et public. Un produit en opposition totale avec les mœurs bourgeoises et catholiques de la haute société mexicaine de l’époque. Une évocation du démon pour certains. Bref, il a de quoi impressionner une jeune intellectuelle bourgeoise et rebelle. À leur rencontre, Frida ne prend guère la peine de s’attarder sur le passé tumultueux de l’ogre muraliste. Et pourtant, au cours des ses pérégrinations européennes, Diego, libre dans sa tête, s’est encanaillé avec nombre de donzelles qu’il a plus ou moins laissées sur le carreau. Mais il en faut plus à une femme aussi forte que la Kahlo. Elle respecte tant bien que mal les instincts sexivores de son glouton de mari et elle même n’hésite pas à aller voir ailleurs quand son coeur pleure. Les choses vont bien, en apparence, mais en apparence seulement.

Une opportunité en or tombe dans les bras de Rivera: l’Oncle Sam l’appelle et veut ses toiles. Il voit là la chance d’exprimer ses idées révolutionnaires dans une Amérique en plein boom et part avec sa belle à travers le pays. Si, rapidement, Frida déchante, lui souhaite plus que tout rester dans ce pays où son talent est enfin reconnu par les élites. Il se laisse combler par les affres de la modernité américaine qui lui rappellent certainement le Paris des années folles, qu’il a connus. Il ne résiste pas pour autant à l’envie d’exprimer ses idéaux politiques ce qui lui vaut quelques ennuis sur les terres de prédilection du marché libre. En effet, il est commissionné par Rockefeller en personne et il est supposé peindre une murale dans le Rockefeller center. Un portrait de Lénine fait tâche pour la presse locale. Il est contraint d’abandonner son travail et de reprendre la route. De New York à San Francisco, en passant par Détroit, le couple fait la joie des nantis américains et vit d’une belle vie, loin des réalités du Mexique et de sa situation.

Tout bascule au moment où Frida apprend qu’elle est enceinte. Handicapée et marquée à vie par un accident tragique dans sa jeunesse elle redoute la naissance de l’enfant, persuadée qu’elle pourrait y perdre la vie. Mais elle ne veut que trop donner un héritier à son Diego. Malgré les soins américains, Frida frôle bel est bien la mort et perd son enfant. Elle est anéhantie et veut rentrer au Mexique. Le peintre s’y refuse d’abord mais ses finances s’amenuisent et il est finalement contraint d’accepter, dépité. Notre histoire débute à ce moment là. Nous sommes en 1935 et de nouvelles peines s’abattent sur la peintre au mono sourcil. Malgré la fausse couche, la mort évitée de justesse et le fait que la mexicaine ne pourra vraissemblablement jamais avoir d’enfant, la tragédie qui frappe Frida Kahlo n’est pas d’ordre physique: elle découvre que Diego a une liaison avec sa propre sœur!

Elle: Mais comment diable? Ma propre soeur!

Lui: Hum…

Il leur faudra plus d’une année pour calmer les choses mais la trahison est trop grande et la plaie reste ouverte.

Le temps passe et les affaires de Diego repartent de plus belle. Après le succès de ses fresques aux Etats-Unis, il jouit d’une réputation encore plus grande au Mexique. Il va user de cet atout pour influencer le président Lazaro Cardenas afin qu’il offre l’asile politique à Léon Trotski et à sa femme Natalia, alors en cavale. Ironie du sort, Rivera est hospitalisé le 9 janvier 1937, le jour où les époux Trotski débarquent au Mexique en provenance de la Norvège. Il ne peut assister à leur arrivée. C’est Frida qui va les accueillir…

Frida-KahloActe II

Imaginez la surprise des Trotski à leur arrivée: au lieu de se trouver nez à nez avec André The Giant, ils font face à une beauté latine, fatale et inéluctable. Malgré sa petite taille, Frida en impose plus que n’importe qui d’autre sur le ponton. C’est l’écrivain Carlos Fuentes qui décrira au mieux cette présence à travers une anecdote délectable. Il raconte qu’à l’époque, il est à l’opéra pour écouter du Wagner. Le concert bat son plein lorsque le public attentif est dérangé par des cliquetis et des froufrous provoqués au balcon. C’est la Kahlo qui débarque. L’espace d’un instant, la salle n’a d’yeux que pour elle. Ses apparats brillent de mille feux, ses bijous cliquettent à tout va. Elle est une véritable cathédrale ambulante, masquant les blessures fatales de son corps mourant sous des subterfuges de toute sorte. “Ce soir là, nous explique Fuentes, elle était plus forte que Wagner”. On peut alors imaginer l’émotion d’un homme à femmes tel que Trotski lorsqu’au sortir du bateau il se retrouve face à un commité d’accueil composé d’officiels, de membres du parti communiste et de cet oiseau exotique, cette poupée de chair et d’étoffes, venue l’accueillir et le sortir d’un exil sans fin.

Lui: Enchanté!

Elle: Tout le plaisir est pour moi…

Frida accueille les époux chez elle, à la Casa Azul, la maison de son enfance. Il seront placés là sous une surveillance accrue, le russe n’étant plus en sécurité nulle part. Rapidement, les choses dégénèrent entre Trotski et elle. Ils sont les seuls à parler anglais, ce qui met constamment de côté Rivera et Natalia qui enragent devant la complicité évidente qui se noue entre les deux tourtereaux. On voit bien notamment, dans un témoignage vidéo touchant, muet, la manière presque paternelle qu’a Trotsky de se pencher sur l’oiseau Kahlo. Si son âge commence à se faire sentir, ses manières de noble contrastent fortement avec l’attitude pataude de l’ogre Rivera. Natalia quant à elle ne peut lutter face à la jeunesse et la sexualité débordante que dégage la peintre. Diego n’a lui pas son mot à dire. S’engage alors une valse éternelle entre les 2 amants et les époux éconduits. Trotsky commence à glisser des lettres enflammées dans des livres qu’il prête à Frida. Cette dernière est aux anges. Elle qui a toujours été attiré par la stature des grands hommes, leur esprit et leur combattivité, elle trouve là l’occasion de montrer à son peintre de mari qu’elle aussi peut trouver une alternative à sa trahison. Au fond, c’est surement de cela qu’il s’agit avant tout: provoquer la bête, la titiller dans son orgueuil. C’est la vengeance personnelle d’une femme meurtrie sur un génie glouton. Une envie, un besoin de se prouver qu’elle peut toujours séduire et se redonner confiance. Comme un symbole, les deux amants se voient en secret dans la maison que Rivera avait acheté à la soeur de Frida.

Leon-TrotskiActe III

Toutefois, l’histoire ne dure que quelques mois et les 2 amants décident de rester bons amis. Natalia et Diego se doutent de quelque chose mais maintenant que l’amourette est passée, ils décident de fermer les yeux. En apparence en tout cas. Car quelques temps plus tard, c’est un différend politique et idéologique qui pousse Rivera à chasser les époux réfugiés de la Casa Azul.

Lui: Avec ma femme?

L’autre: Je ne vois pas de quoi vous voulez parler…

Trotski et sa femme déménagent un peu plus loin. Puis, en août 1940, le russe est assassiné par Ramon Mercader d’un coup de pic à glace dans le crâne. Il survit une douzaine d’heures au cours desquelles il somme ses hommes de laisser Mercader vivant afin qu’il parle, avant de finalement succomber à ses blessures. En raison des liens d’amitiés qui unissaient toujours Frida et Léon, cette dernière est interrogée par la police locale sur l’attentat commis. Elle sera relachée quelques heures plus tard.

Fin de l’histoire. Que reste-t-il de tout cela? Une peinture, un auto-portrait de la Kahlo dédié au russe. Rien de plus. Ce dernier laissera le présent à son départ de la casa Azul. Et la noble cause dans tout ça? L’idéologie communiste et socialiste, incarnation suprême de l’Humanisme à la soviet, ses préceptes construits au fil des siècles et ayant finalement réussi à s’absoudre de Dieu lui même (après Nietzsche certes…)? Traînée dans la boue, sacrifiée sur l’autel de sentiments fougueux d’adolescents (é)perdus. Une nouvelle preuve, s’il en fallait, que les problèmes de cœur et le sexe peuvent rapidement prendre le dessus sur les esprits les plus vifs qui soient. Si certains hommes semblent être des symboles de valeurs supérieures, d’intégrité et de dévotion, on s’aperçoit vite qu’ils sont faits de chair et de sang et que leur kékette pense parfois à leur place… Elle est belle la réflexion idéologique…

Seule la Kahlo a préservé un semblant de dignité et de continuité avec ses idées et sa personalité. Diego a toujours été plus ou moins en décalage avec les principes du communisme frugal. Sa gloutonerie gastronomique et sexuelle sont plus proches du capitalisme obèse de l’Amérique de nos jours. Mais sa peinture symbolique et ses pieds de nez aux Rockefeller ont le mérite de le remettre dans le droit chemin. Idem pour Trotski et sa passion pour les femmes ou sa propension à les laisser tomber. Déjà, sa vanité fut remarquée par Bertrand Russel et son humanisme rivalisait aisément avec celui de ce bon Peppone de Staline. Dans ses malheurs, Frida a découvert son style à travers une peinture intime et personnelle. Son oeuvre ne sera plus que l’exploration et l’expression de ses sentiments les plus intimes. Son aventure avec Trotski est en adéquation totale avec cette démarche. C’est pour cette raison qu’elle sort seule gagnante de cette histoire.

Quant à ceux qui se demandent ce qu’est devenue madame Trotsky dans tout ca? Elle fut sans doute sacrifiée pour la cause. Elle n’a rien écrit ni peint. Qu’elle la ferme et disparaisse en silence.

Illustration: J.Bardaman

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