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Edito #3

Henri Guillemin - Le Démystificateur

21 mai 2015 Commentaires (1) Vues: 1988 Article

Henri Guillemin – Le démystificateur

L’Histoire est une couleuvre glissante que l’on tente de nous faire avaler des années durant jusqu’au jour où nous voudrions l’attraper volontairement sans pouvoir y parvenir. Et pour cause! En y réfléchissant bien, l’Histoire nous est racontée par ceux qui subsistent, les vainqueurs de ces guerres quasi mythologiques pour notre génération mais qui servent pourtant bien à expliquer le bourbier dans lequel se trouve le monde aujourd’hui. Simone Veil ira plus loin en affirmant que “l’Histoire officielle, c’est l’Histoire racontée par les assassins”. Elle nous est ensuite retranscrite et vendue par le biais de l’école laïque ou des médias “libres”. De l’enfance à l’âge éminament plus sage de l’adulte ou de l’universitaire, peu de remises en cause de la tradition historique et de ses dires. Napoléon est un grand empereur qui a tant fait pour la France, la Révolution française a libéré le gentil peuple et accouché des Droits de l’Homme (pas de la Femme, faut pas déconner quand même), les Lumières sont de grands philosophes français qui détiennent la vérité, Pétin le sauveur de Verdun et mon cul sur la commode. Pourquoi remettre en cause tout le travail des historiens, des scientifiques ou même des journalistes puisqu’il est avéré que ces gens là n’ont pas d’avis. Ils sont objectifs dans leur travail et ne sont guidés que par le souci quasi sacré de nous livrer la Vérité, la lumière sur les choses. De l’objectivité dépend l’essence même de leur mission. Sans elle, il devient ridicule d’écouter une version plutôt qu’une autre. Tant de héros donc dans les colones du Monde, du Figaro, de l’Express ou de Grazia.

Il y a pourtant des hommes qui se sont risqués à mettre leur nez ailleurs, dans les zones d’ombre délaissées des versions officielles et acquises. Henri Guillemin est de ceux-là. Fils de fonctionnaire, Guillemin naît pauvre, à Mâcon en 1903. En dépit de son milieu social, il devient boursier et parvient à se hisser jusqu’à Normale Sup en 1924, dont il partage les bancs avec Sartre et Nizan. Agrégé en 27, il a alors tout pour mener une grande carrière sur les sentiers battus mais sa génération est rebelle et il n’y a pas de raison qu’il y coupe.

Sa rébellion s’amorce avec Lamartine, figure emblématique de Mâcon. Au terme de ses études, Guillemin doit choisir un sujet de thèse et demande conseil à son directeur. On lui recommande de suivre ses origines mâconnaise, ce qu’il fait sans grande conviction. Guillemin commence ses recherches sur Lamartine et réalise que “la vérité est ailleurs“. Ce qu’il croyait savoir de l’écrivain ne correspond en rien au personnage qu’il découvre. Vient ensuite Rousseau: même topo. Naît alors une mission dans l’esprit de Guillemin: “substituer aux légendes la vérité“. C’est un alexandrin. Guillemin s’insurge contre les mensonges qu’on lui a mis en tête étant jeune et l’idée de partir en quête des preuves sur lesquelles il pourra s’appuyer pour défaire ces calomnies fait du chemin dans son esprit.

Remise en cause de l’objectivité

Le tournant se joue pendant la 2nde. Guillemin est enseignant à Bordeaux sous l’occupation et se voit dénoncé par une gazette locale qui l’accuse d’être gaulliste. Il oriente en effet certains élèves qui le souhaitent hors de France afin qu’ils rejoignent les Forces françaises libres à l’étranger. Il est contraint de quitter le territoire. Direction la Suisse, pays capitaliste par excellence pour ce communiste chrétien! Neuchatel plus exactement, où il poursuit ses recherches sur Rousseau mais où il écrit également en secret, un livre sur Pétain dans lequel il révèle (dès 45) les dessous du coup d’état du Maréchal. Plus de retour en arrière possible. Guillemin a franchi le pas.

Henri GuilleminPlus question pour lui de suivre la trace de ses ainés donc. Il compte bien poursuivre sa quête de vérité. Mais pour ce faire, il doit également se démarquer de l’objet de sa lutte. Quel est donc son adversaire? C’est le mensonge et l’hypocrisie bien sûr. Ceux qui finissent par servir des intérêts obscurs, mais nous y reviendrons. Guillemin se doit donc d’être lui-même d’une honnêteté et d’une sincérité irréprochables s’il veut pouvoir s’opposer à ceux qui fabriquent ces mensonges, l’intelligentsia en vigueur. La première étape consiste donc à se dévêtir du manteau de l’objectivité académique ou journalistique. Il l’admet sans crainte, l’objectivité est tout bonnement impossible pour qui que ce soit. On finit toujours par trouver ce que l’on cherche et c’est bien là le problème. Lorsqu’on s’attache à traiter d’un sujet quel qu’il soit, on part a priori avec une idée en tête que la recherche de preuves viendra étayer. C’est donc dès lors que l’objectivité sur laquelle toute science se base vole en éclat. Soit. Un parti pris assumé dans l’intention pour Guillemin donc. Mais dans l’intention seulement! Car partir d’un postulat et l’enrichir de preuve ne constitue aucunement une démarche valide pour quiconque a un tant soit peut d’équité intellectuelle. Comment s’y prend-il alors?

Premier point, en bon normalien, Guillemin est un travailleur acharné capable de merveilles lorsqu’il s’agit d’amasser les informations et d’organiser sa réflexion. Durant les émissions qu’il enregistre pour la télévision suisse, il ne quitte pas l’objectif des yeux. Pas un regard sur ses notes et pourtant, pendant 30 à 45 minutes sans interruption, Guillemin déverse dates et noms sans erreur et sans sourciller. Dans ses livres c’est la même chose. Quantité de citations, parfois obscures mais toujours très parlantes. Le travail de fourmi de Guillemin dans les archives est tout bonnement remarquable. Mais notre ami a tôt fait de comprendre que les preuves écrites qu’il avance ne suffisent pas. Il choisit donc de s’imposer une contrainte méthodologique supplémentaire. Puisque son parti pris est posé, il décide d’appuyer son argumentation sur les dires et écrits du parti adverse par soucis d’équité. Souligner les contradictions plutôt qu’accuser facilement. Une démarche finalement plus proche de la recherche scientifique que d’un playdoyer irréfléchi.

C’est donc ainsi armé qu’il part en croisade. Guillemin dans sa quête de vérité démolit tour à tour les mythes de Napoléon, de Voltaire, de Pétain et même de Jésus ce qui a le chic d’en déranger plus d’un. Tous ces événement historiques autour desquels s’est organisée, s’est construite une version officielle et erronée de ce qu’est la France et de son rôle dans l’Histoire sont alors éclairés d’une autre lumière. Le hic, c’est que Guillemin n’est pas historien! Loin s’en faut. Il est officiellement critique littéraire. Ses diplômes sont ceux d’un spécialiste de la littérature française. Mais à force d’étudier la vie de Lamartine, de Rousseau puis de Hugo, Flaubert ou Zola, il se retrouve à éplucher des documents d’archive qui n’ont plus rien d’artistique. Si son attachement au beau reste profond, il se met à rechercher le contexte historique mais aussi le témoignage, la vision de l’auteur sur les problèmes humains de son époque. En ce sens, la littérature est souvent moins fantasque que l’histoire retranscrite dans nos manuels scolaires pour qui sait bien la lire.

Critiques et idéologie

Le problème avec Guillemin, c’est son succès. A force de défaire les mythes et d’accroitre sa réputation, il en vient naturellement à déranger les nantis. Il réabilite très tôt Céline tandis qu’en parallèle il envoit une pique à Gide (tout le contraire de l’intelligentsia bien pensante!), ses traveaux sur la Commune de Paris tombent à pic pour des soixante-huitards en quête de révolte, il n’hésite pas à montrer la vraie essence idéologique des travaux de Voltaire… Bref, son travail dérange. A tel point qu’il se fait lui-même mystifier par les autres.

Tout d’abord, Guillemin, est un sentimental, un homme qui suit ses tripes, une sorte de Colombo des archives nationales françaises. Toute son œuvre est imprégnée de ses convictions, de ses sentiments. On a là un archiviste romantique si tant est que cela existe. Et c’est bien ce manque de pudeur qui fait qu’on lui reproche ses partis pris mais aussi quelques approximations. En effet, si Guillemin assume pleinement ses idées, sa sentimentalité refait parfois surface de manière abrupte ce qui le pousse à s’oublier quelque peu si bien que le mâconais s’enflamme parfois. Son goût poussé pour l’esthétisme ainsi que sa passion pour le verbe le font parfois rajouter un détail là où il n’y en a pas afin d’être plus sûr d’atteindre l’impact voulu. Stigmates du littéraire associés à une réflexion teintée de puissants sentiments politiques et chrétiens. Il en ressort un discours fortement orienté, sans équivoque qui est pointé du doigt par ses détracteurs voire taxé de manichéen. Guillemin est un sentimental qui ne se nie pas et c’est aussi cette émotion qui le rend si captivant et sympathique. Mais son travail repose sur des preuves irréfutables que ses détracteurs font mine d’ignorer.

Par ailleurs, ces critiques sur la méthodologie de Guillemin masquent généralement autre chose. Ceux qui l’attaquent sur ces aspects sont le plus souvent opposés à l’idéologie populiste qu’il prône. Car il est vrai que Guillemin remet en cause l’idéologie libérale. Il lui rentre même carrément dedans, pilonnant ses incohérences et ses défenseurs les plus fervents sans relâche (Voltaire étant une de ces cibles favorites). Guillemin se définit à la fois comme communiste et chrétien. Deux qualifiants pour le moins puissants et potentiellement antagonistes! Commençons par le communisme. Eliminons d’emblé le préjugé liant l’idéologie communiste au totalitarisme stalinien et revenons à des bases plus marxistes. A travers son travail, Guillemin s’attache à démontrer de quelle manière la classe possédante n’a cessé tout au long de l’Histoire d’exploiter à son compte la classe populaire et comment ses sbires, son intelligentsia en ont défendu l’idéologie. C’est donc, un peu à la manière d’Howard Zinn et de son Histoire populaire des Etats-Unis, que Guillemin tentera d’expliquer l’Histoire en se plaçant du côté des plus faibles, en faisant tomber les masques et en renversant les points de vue afin d’obtenir une vision plus juste de ce que furent et sont encore les choses. Sa lutte va alors prendre deux aspects.

Arrière pensée

La première chose que Guillemin ira chercher dans ses travaux sera de savoir si la vision des artistes, écrivains, hommes qu’il admire ou cherche à discréditer est en adéquation avec la vie qu’ils menaient. Autrement dit, s’ils étaient des hypocrites ou non. Hugo écrivait “l’histoire et la légende ont le même but, peindre sous l’homme momentané l’homme éternel“. Eh bien Guillemin essaie de discerner les traits de caractère de l’homme momentané afin d’en pouvoir tirer un aperçu plus vrai de l’homme éternel. Mais cela ne relève pas de la simple observation de surface. Il s’agit d’essayer de comprendre la nature même d’êtres qui ne sont plus là pour s’expliquer et dont on ne possède que des traces écrites. Une tâche hardie et laborieuse. Il tente d’observer comment ces personnages historiques évoluent et appliquent ou non les idées qu’ils prônent. Guillemin fouille dans leur passé pour y dénicher les événements ou les dires capables de justifier leurs écrits et les idées qu’ils portent. Chercher dans la réalité ce qui alimente la fiction et le mythe. Une autre manière de démystifier tout en n’enlevant rien à la force des idées exposées. Ce n’est donc pas seulement les écrits qui intéressent Guillemin mais l’intention. C’est particulièrement flagrant dans ses travaux sur des gens qu’il admire tels que Hugo, Péguy, Zola ou Flaubert.

Mais le plus gros reproche qui lui est adressé concerne son “arrière pensée”, bien que sa sincérité couplée à son caractère intrépide ne lui donnent pas réellement l’opportunité de dissimuler ses pensées. Guillemin n’a pas peur d’affirmer sa croyance, sa foi chrétienne profondément ancrée. Cette “croyance” qui fait tâche dans un univers quasi scientifique où seule la preuve fait foi justement. Il connaît l’existance de cette faille dans sa méthode ce qui explique certainement que certains de ses livres sonnent comme des playdoyers en sa faveur. Lorsqu’il parle de Jaurès par exemple, c’est l’arrière pensée et la foi profonde du philosophe devenu ensuite la figure politique marquante que l’on sait que Guillemin met en exergue. Même chose chez Hugo où il s’interroge sur la sincérité du sentiment chrétien de l’exilé de Jersey. Un de ses derniers ouvrages est d’ailleurs dans la même veine. L’Affaire Jésus s’attache à démontrer les erreurs du dogmatisme de la théologie moderne et traditionnelle, voire même des écrits sacrés sur la vie du messie. Mais il prend également soin au passage d’affirmer et de donner du crédit aux fondements même de la religion chrétienne dont il est imprégné.

Si l’on observe son œuvre sur le long terme, on discerne finalement une lutte sous-jacente à celle clamée pour la vérité. Guillemin œuvre à réabiliter la spiritualité. Pas celle de n’importe quelle foi fanatique et dogmatique que nous connaissons tous aujourd’hui. Mais celle plus intime et métaphysique de Descartes, ou de Jaurès. Comme ce dernier, Guillemin est en guerre ouverte contre l’individualisme et le capitalisme carnacier. Il voit en la spiritualité la solution individuelle puis communautaire à ce dogme de l’argent et de la possession. Ce qui, au passage, en dit long sur l’identité de ses détracteurs et qui a le mérite de recentrer le débat sur les vrais problèmes de notre époque.

Bibliographie

Napoléon légendes et vérités – Henri Guillemin

La vérité sur l’affaire Pétain – Henri Guillemin

1789: silence aux pauvres! – Henri Guillemin 

L’arrière-pensée de Jaurès – Henri Guillemin

Hugo – Henri Guillemin 

L’affaire Jésus – Henri Guillemin

Vidéos

Henri Guillemin intime

Illustration: J.Bardaman

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Un commentaire - Henri Guillemin – Le démystificateur

  1. Helene B dit :

    Magnifique article!! Merci de m avoir fait connaître ce grand Monsieur au travers des lectures que tu m avais conseillées.

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