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Dario Argento, le maniaque multipolaire du bordel contradictoire

Les premières fois de Brandon : Dormir dans la...

23 avril 2015 Commentaires (0) Vues: 1834 Article

Elephant Men, la laideur du génie

Tout comme le génie, la laideur jalonne l’histoire de l’art. Une donnée objective, indiscutable, qui rassemble les besogneux banalement gaulés, de loin majoritaires. Il est d’usage de scander ad lieb les patronymes des sex-artistes-symbols de nos références faciles: Alain Delon, alors que c’est la couperose de Paul Meurisse qui fait tout chez Melville, Jimi Hendrix alors que si ça se trouve Isaac Hayes en avait une plus épaisse, Enki Bilal, alors que Moebius quand même. Cette tendance innée du lambda à défendre la sacralisation esthétique le persuade que, le destin ne l’ayant pas choisi, c’est pas sa faute, au vilain. Alors que c’est bien des abysses tortueuses d’une hygiène bucco-ophtalmo-prognato-capillo-épidermique discutable que naît le véritable talent. Reconnaissons que mis à part Frank Capra, John Cassavetes, Claude Sautet et éventuellement Vito Gallo pour les plus affamé(e)s d’entre vous, peu de réalisateurs rendent humides. Au cours de leurs carrières, Fritz Lang, John Ford, Kubrick, Chabrol, Godard, Scorsese ou Polanski n’ont que rarement soulevé l’élastique. Prenez Clint: ce n’est que sur le tard, une fois que le temps a achevé son office de délabrement, qu’il se met à réaliser, si l’on peut dire. Alors que chez les acteurs, c’est au moins autant l’inverse. C’est en tout cas la théorie développée par l’Ecole Buscemi.

Attention aux yeux, et admirez ces témoins sans tabou du lien évident unissant génie et difformité.

Woody Allen

Allen Stewart KONIGSBERG dit Woody ALLEN (1935)

Myope, 1.65 m

45 films (Taux de déchets : 52 %)

Pilote de l’auto-dérision, Woody a fait de son corps improbable un laboratoire. Sa taille, sa petite voix précieuse et surtout sa myopie traversent son oeuvre d’exhibitionniste. Dès le début de sa carrière, Woody tente de masquer ses cernes droopiennes derrière ses Lunettes Lemtoch de chez Moscot, accessoire vecteur de sa notoriété. Cette modélisation lui autorise la permanence d’un ego-trip burlesque, hilarant, redondant, brillant, bavard, hyperactif, plagiaire (Harpo) et novateur. Mais au-delà de l’alibi d’une cataracte déficiente, Woody n’a de cesse, par delà les analyses les plus avancées, de masquer son réel handicap: il est roux. C’est pourtant ce gène intrus, déviant, qui lui assure à l’origine son unicité. C’est par la grâce de sa maladresse marxiste qu’il exulte (Woody et les robots). Signe indélébile de ce don auburn, c’est en grisonnant qu’il devint usant (à partir de Maris et Femmes, 1992).

Dario ArgentoDario ARGENTO (1940)

Zombie culte

19 films

Traumatisé par Edgard Allan Poe (lui-même assez éloigné des canons du bon goût), Dario Argento fait partie de ces réalisateurs cinéphages au point de supporter les souffrances ophtalmiques les plus tardives. Jusqu’à la fin des seventies, il avait bien ce menton en galoche et ces yeux profonds, mais par la pudique voilure d’une chevelure abondante, on pouvait supporter son regard. Mais depuis qu’il s’est muté en revenant, physiquement et statutairement, sa mèche taillée au sécateur laisse découvrir une hydrocéphalie insoupçonnée, sa cinéphagie reculant ses globes jusqu’aux cervicales. Autant d’anomalies jumelles de ses outrances stylistiques, qui bien loin du dégoût ou de la pitié qu’elles inspirent à certains réactionnaires, traduisent une vivacité continue que ni le progrès technique ni la surproduction cinématographique sauront anéantir. Un artiste à la fois culte et décrié, à la voix grave et douce, hésitante, qui, dépassant ses complexes, devient une star de la RAI dès 1973. Son oncle est Elio Luxardo, le photographe officiel du fascisme italien, mais il n’y est pour rien.

Tex AveryFrederick Bean “Tex” AVERY (1908-1980)

Borgne texan

65 films, au moins

Pour pouvoir se distinguer dans cette culture de masse, les grands génies ont su créer leur légende, souvent par la grâce d’un accessoire désuet. Pour Tex, ce sera l’agrafe (ou le trombone, les spécialistes peinent à arbitrer ce point pourtant capital), qui, lancée par un collègue à l’humour sans borne, lui fait perdre l’usage de son oeil gauche. Une gêne qui peut expliquer ce plissement extrême des pupilles qui semblent vouloir à tout prix se rejoindre malgré l’épaisse monture qui les protège d’éventuels attentats bureaucrates. Le nez de Tex apparaît en effet comme un pôle attirant irrésistiblement yeux et bouche, comme le brouillon chiffonné d’une caricature. Mais ce centre de gravité passé à la postérité ne doit pas occulter le génie d’une troupe, celle des Looney Tunes/Merrie Melodies de la Warner. Car si l’invention du Loup et de Droopy sont nées du large front de Tex, c’est grâce à ses amis au look d’experts-comptables qu’il pilonnera le monopole de Disney: Bip Bip et Vil Coyote, Marvin Le Martien et Pépé le Putois créés par Chuck Jones (le vice incarné); Sam le Pirate, Sylvestre le chat et la Panthère Rose par Isadore « Friz » Freleng (croisement improbable entre Compay Segundo et Bunuel), le diable de Tasmanie par Robert McKimson, sans oublier Mel Blanc, le doubleur aux mille voix. L’histoire officielle peine à le démontrer, mais il apparaît évident que la richesse des créations de ces beaux gosses n’a pas pu se faire que par la grâce de leurs physiques peu propices à lever les actrices du quartier.

Luis BunuelLuis BUNUEL (1900-1983)

Anticlérical sourd

35 films

La suprématie du surréalisme dans l’Art du XXème siècle doit-elle tout excuser ? Peut-elle faire passer le plus divergent des strabismes pour un charme discret ? Ce trouble visuel n’empêche pas un regard fier, dominateur, psychopathe, hypnotique, témoin d’un absolu artistique sans équivalent, capable de s’expatrier de l’autre côté de l’Atlantique sans pour autant céder aux sirènes monétarisées d’Hollywood. Une mâchoire tauromachique, indestructible, à même de déjouer la censure des boeufs franquistes. Une arête nasale franche, qui ne plie pas devant la haine calculée de son jumeau Dali pour d’obscures raisons mêlant anticommunisme primaire et défense ardente du droit de propriété artistique. Luis habite cette silhouette d’éclopé qui maudit l’ordre supposément établi, la permanence de tous les dogmes.

Sergei EisensteinSergueï Mikhaïlovitch EISENSTEIN (1898-1948)

Coiffeur-visagiste conseil

9 films

Considérons que les repères esthétiques occidentaux s’arrêtent rapidement à l’Oural, tant la concurrence déloyale des hongroises, slovaques ou ukrainiennes empêchent la mise en place d’un protocole comparatif pertinent. C’est dommage, car Tchernobyl a laissé naître un espoir à même de faire coexister des peuples pour lesquels le Beau ne serait plus un dogme formant une région du globe libérée du diktat de la mode. En se sens, Eisenstein est un prophète. Un visage post-apocalyptique et prognathe à la fois. Le chaînon manquant et précurseur. Des arcades sourcilières faites de granit pour supporter le poids d’un cerveau hors norme qu’un front sans fin ne peut occulter. La surpuissance de l’inventeur du travelling se manifeste en particulier par son avant-gardisme capillaire (Eraserhead, Pérec), cette fumée de poils indomptables témoins de son foisonnement cérébral qui subjugua les élèves de L’institut supérieur Cinématographique d’Etat (VGIK).

Rainer FassbinderRainer Werner FASSBINDER (1945-1982)

Libertaire bisexuel hyperactif

44 films

Une tête ronde, bouffie, des yeux cramés tirés au maximum, des cheveux gras et raides qui collent au front. Sa bouche pincée laisse deviner une discrète fente labio-palatine que cache une barbe aléatoirement fournie, sans pattes. Un artiste mi-homme, mi-couperose créant ce look de punk ado récupéré par Lars Von Trier, lui même assez éloigné de l’image du jeune éphèbe. Modèle du gendre maudit à l’haleine qu’on devine insoutenable, Fassbinder cultive à travers son physique la souffrance de ses héroïnes, la tragédie des traumatismes germaniques. Il fait de son perfecto en cuir de porc le refoulement de ses fulgurances chromatiques qui, comme la fumée de son éternelle clope, flottent en apesanteur.

 Alfred HitchcockAlfred Joseph HITCHCOCK (1899-1980)

 Anorexique oolophobe

 133.350 kg

 53 films

L’obésité est une anomalie anatomique aussi répandue que repoussante. Culturellement, les gras sont une cible constante, tant ils semblent par  nature  faciles à atteindre. Et quand ils deviennent chauves et britanniques,  on  s’approche de la perfection. La silhouette nonchalamment encombrante  d’Alfred traverse le siècle de l’image, en devient la référence écrasante. Son profil de basset, logo du cynisme, affiche une moue boudeuse qu’un goitre au balladurisme patent soutient. Mais cette lourdeur n’empêche pas Alfred  de devenir un fervent adepte de la pose nombriliste, dont la récurrence  systématique cache un mal plus profond, que seuls les êtres dépourvus  d’ombilic peuvent  éprouver.

Takeshi KitanoTakeshi KITANO (1947)

Motard yakuza

16 films

Si la fascination occidentale pour l’art japonais remonte à l’ouverture insulaire de l’ère Meiji à la fin du XIXème, le rôle joué au XXème siècle par les cinéastes japonais (Ozu, Mizoguchi, Kurozawa en général mais aussi le kabuki chez Eisenstein en particulier) achève de rendre jaloux les continentaux, jusqu’ici certains de leur suprématie esthétique. Dès le choc de Sonatine en 1995, introduit en France par l’humanoïde associé Jean-Pierre Dionnet, Takeshi perfore nos yeux d’une panique insoutenable. Un regard à la fois absent et rieur que les secousses de SPORT-ELEC ne parviennent à perturber. Comme momifié depuis son accident de Kawazaki bourré, sa semi-paralysie faciale rend son sourire sadique, pré-homicide.

Charles LaughtonCharles LAUGHTON (1899-1962)

Gras refoulé

1 film

En principe, chez les sharpei, les nombreux plis du visage inspirent soit confiance, soit pitié, mais rarement l’angoisse. Alors que face à Charles, un clin d’oeil suffit pour regretter la verticalité de l’oesophage. Car même si dans un élan d’audace, on parvient à faire abstraction de sa raie bien plaquée à gauche, on bloque sur son regard tombant, qu’on pourrait hâtivement relier à un amour démesuré de psychotropes. Au-delà de ses lèvres monstrueuses, une excroissance au bord du philtrum qui, sur un être humain, pourrait passer pour un coquet grain de beauté, devient chez lui un kyste moyenâgeux. On comprend mieux la terreur subie par les deux jeunes acteurs de la Nuit du Chasseur. Délaissés par un Charles peu enclin à se reproduire – un débat serein sur la GPA n’étant pas la priorité de l’époque – ils ont été en partie dirigés par le Révérend, pourtant peu rassurant à cette époque.

Jean-Pierre MelvilleJean-Pierre (Grumbach) MELVILLE (1917-1973)

Insomniaque nostalgique de droite

13 films

Malgré la pénombre, les immenses paupières de J-P, cerclées de ses cernes cendrées, recouvrent à l’occasion des yeux clairs et nyctalopes, à la fois vides et perçants. Son regard fou traduit une mélancolie, contrôlée par sa voix sourde et profonde à la diction irréprochable. Seule l’abnégation cérébrale de son front Blier permet de maintenir au-dessus du niveau de la mer son visage inexorablement attiré par le sol. S’il tente de masquer ingénieusement ses handicaps ophtalmiques par une paire de Ray-Ban, elles ne suffisent pas à faire oublier ses rares hontes, la part d’ombre de tous les génies: L’Aîné des Ferchaux, la voix off des Enfants Terribles, son amitié avec Philippe Labro. A l’inverse, on ne saurait expliquer comment son déguisement improbable (l’aquascutum, le Stetson, l’uniforme sans tweed Bullitophobe malgré la Mustang) a permis l’émergence d’une oeuvre à l’élégance unique.

Jacques RouxelJacques ROUXEL (1931-2004)

Le funeste 2D

80 films dont 208 épisodes (Shadoks)

A l’image de son coup de crayon, le physique de Jacques est assez économe. La moustache comme étendard, les lunettes comme alibi. La densité de son balai-brosse qui gratte déjà la cornée rappelle les plus grands: Groucho, Brassens, Hervé Claude. Si son regard rieur et bienveillant rassure un instant, on se doute bien que les verres subtilement fumés sont plus qu’une coquetterie, tant sa peau en zinc oxydé laisse imaginer une connaissance approfondie des cépages français, ceux-là même qui favorisent l’éclosion d’une imagination immédiate, ludique, enlevée et addictive que nos contemporains perdent, peu à peu.

Illustration: J.Bardaman

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